15 December, 2019
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«Une violence patriotique, virile»

La terrible humiliation des femmes tondues

La tonte de la tête des femmes a des origines bibliques. En Europe, la pratique remonte aux âges sombres, chez les Wisigoths. Au Moyen Âge, cette marque de honte, qui punit une femme par ce qui est censé être son trait le plus séduisant, est courante comme châtiment pour adultère.

Le rasage de la tête des femmes en tant que marque de représailles et d’humiliation est réintroduit au 20ème siècle. Après l’occupation de la Rhénanie par les troupes françaises en 1923, les femmes allemandes qui ont des relations avec l’ennemi subissent ce triste sort. Pendant la seconde guerre mondiale, l’État nazi ordonne que les femmes allemandes accusées d’avoir couché avec des non-Aryens ou des prisonniers étrangers employés dans des exploitations agricoles soient punies publiquement de la même façon. Pendant la guerre civile espagnole, les phalangistes rasent la tête de femmes républicaines, les considérant et les traitant comme des prostituées. Victime célèbre dans la littérature : Maria, la maitresse de Robert Jordan dans « Pour qui sonne le glas » d’Hemingway.

Il peut sembler étrange que cette pratique, si répandue dans les milieux d’extrême droite, ait gagné la Libération en France en 1944. Mais de nombreux tondeurs n’appartiennent pas à la Résistance. Certains d’entre eux sont eux-mêmes de petits collaborateurs qui cherchent à détourner l’attention. Ou des résistants de la dernière heure. Cependant, certains groupes de résistance sont sans pitié envers les femmes.

En Bretagne, un tiers des civils tués en représailles sont des femmes. Et des menaces de tonte sont proférées dans la presse de la résistance souterraine depuis 1941.

Cette vilaine mascarade devient un modèle peu après le jour J. Dès qu’une ville ou un village est libéré par les Alliés ou la Résistance, les tondeurs se mettent au travail. À la mi-juin, le jour du marché suivant la capture de la ville de Carentan, une douzaine de femmes sont massacrées publiquement. Le 14 juillet à Cherbourg, un camion de jeunes femmes tondues, pour la plupart des adolescentes, est conduit dans les rues. À Villedieu, l’une des victimes paye pour avoir effectué des heures de ménage au quartier général de l’armée allemande.

De nombreux Français ainsi que des troupes alliées sont écœurés par le traitement réservé à ces femmes accusées de collaboration horizontale. Un grand nombre de victimes sont des prostituées qui ont exercé leur activité avec des Allemands comme avec des Français. D’autres sont des adolescentes stupides qui se sont acoquinées avec l’ennemi par bravade ou par ennui. Dans un certain nombre de cas, des institutrices qui vivent seules et qui hébergent des soldats allemands sont faussement dénoncées pour avoir été un « matelas pour les boches ».

De nombreuses victimes sont de jeunes mères dont les maris se trouvent dans des camps de prisonniers. Faute de moyens de subsistance, pour nourrir leurs enfants, elles cèdent aux avances de l’ennemi. Comme l’a observé l’écrivain allemand Ernst Jünger dans le restaurant luxueux de La Tour d’Argent à Paris, « la nourriture, c’est le pouvoir ».

En 1992, à la mort d’Arletty, actrice et vedette du film culte « Les Enfants du Paradis », les notices nécrologiques admiratives ne mentionnent pas la rumeur selon laquelle elle aurait eu la tête rasée à la libération. Elles passent également sous silence son histoire d’amour controversée avec un officier de la Luftwaffe.

Ailleurs, des hommes qui se sont portés volontaires pour travailler dans des usines allemandes ont la tête rasée, mais c’est une exception. Les femmes sont presque toujours les premières cibles, car elles sont les boucs émissaires les plus faciles et les plus vulnérables. Au total, on sait qu’au moins 20 000 femmes ont eu la tête rasée. Mais le chiffre réel serait bien plus élevé, étant donné que, selon certaines estimations, le nombre d’enfants français engendrés par des membres de la Wehrmacht pourrait atteindre 80 000.

À Paris, des prostituées sont battues à mort pour avoir couché avec des soldats allemands. Et à l’autre bout de l’échelle sociale, plusieurs femmes des plus hautes sphères de l’aristocratie sont lynchées pour avoir fréquenté des officiers allemands. Mais les leaders de la résistance à Paris font un effort déterminé pour arrêter tout rasage de tête. Le colonel Henri Rol-Tanguy brandit des affiches annonçant des représailles contre de potentiels tondeurs, et René Porte, un autre dirigeant réputé pour sa force, assomme un groupe de jeunes torturant une jeune femme.

La réaction fondamentalement misogyne du rasage de tête lors de la libération de la France s’est répétée en Belgique, en Italie, en Norvège et, dans une moindre mesure, aux Pays-Bas. En France, une autre vague de tontes a eu lieu à la fin du printemps 1945 lorsque des travailleurs forcés, des prisonniers de guerre et des victimes des camps de concentration sont revenus d’Allemagne. La vengeance contre les femmes représentait une forme d’expiation face aux frustrations et au sentiment d’impuissance des hommes humiliés par l’occupation de leur pays.

On pourrait presque dire que c’était l’équivalent du viol commis par le vainqueur.

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