7 June, 2020
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Sport et féminisme

 Les sportives inventent-elles une nouvelle féminité ?

 A cette question on serait tenté·e de prime abord de répondre oui. Bien sûr que les athlètes femmes bousculent les codes en s’arrogeant les symboles les plus primitifs de la virilité : les muscles, la puissance, la force ou encore l’esprit de compétition. Tout ce qui fait l’essence même de ce que l’ordre social établi a nommé la masculinité. Et en cela, les sportives sont indubitablement factieuses. 

Ce qu’elles renversent également c’est le fallacieux concept de LA femme. L’unique, l’idéalisée. L’incarnation parfaite de la féminité telle qu’elle est pensée depuis des décennies par et pour les hommes. Irréelle. Aliénante. Ce qu’elles proposent ces athlètes, c’est une féminité nouvelle, que nul n’avait osé spéculer, de crainte d’en être émasculé. Une féminité anguleuse, râblée, saillante, qui ne craint pas de suer, de lutter, d’envahir la place ou de prendre des risques. Une féminité qui ne rougit plus, ne s’excuse plus, ne se cantonne plus. Une féminité réappropriée et enfin envisagée dans sa pluralité. 

Mais cette inédite féminité ne saurait être pleinement assumée sans un cinglant retour de bâton. La subversivité de ces dames s’est d’ailleurs toujours payée au prix cher, puisqu’elles ont été sciemment, injustement, violemment ou insidieusement exclues des pratiques qu’elles tentaient de conquérir. Sans doute que la peine la plus lourde reste le fameux procès de virilisation mis en exergue par la sociologue Catherine Louveau1. Cette façon de clouer au pilori les femmes au physique androgyne en remettant âprement en cause leur identité de femme. Lynchage publique, tests de féminité, mutilations sexuelles, tout est bon pour les dissuader de toute velléité de performance sportive.

Pour toutes les raisons qui viennent d’être évoquées, les sportives – bien souvent – sont des féministes qui s’ignorent. 

D’un autre côté, force est de constater que toutes ces athlètes ne brouillent pas toujours consciemment les frontières du féminin et du masculin, et que parfois, pour survivre dans un milieu qui leur est à tout le moins austère, elles rétropédalent. Elles donnent le change, par exemple en s’affublant outrancièrement d’attributs féminins en tout genre (sans mauvais jeu de mots) : cheveux longs et lisses, rouge à lèvre et ongles carmin sur le parquet ou le terrain, talons aiguillent et décolleté une fois les baskets ou les crampons ôtés. Presqu’une manière de s’excuser de prendre la place qui leur revient de droit. A moins que ça ne soit un gage d’entrée ou d’exhibition dans un milieu phallo réservé. Qu’on ne s’y méprenne pas, je n’ai rien contre le mariage d’une telle féminité avec la sportivité, tant qu’il n’émane pas d’injonctions sociales séculaires, d’obligations pseudo-professionnelles insidieuses ou d’une vaine tentative de résolution de conflit identitaire2. Somme toute, tant que cette féminité est librement et sciemment choisie. 

Mais pour l’heure, ce j’ai observé c’est que celles qui s’autorisent allègrement l’iridescence plutôt que la monochromie du genre, sont généralement celles qui se sont par ailleurs affranchies de la pression hétéronormative. Celles qui, en quelques sortes, se dérobent déjà au patriarcat et à la domination masculine, déclinant par-là les privilèges qui leur seraient octroyés en acceptant de s’y plier. Récoltant alors du sexisme, dans sa forme la plus hostile, et de l’homophobie. Une double discrimination qui porte aujourd’hui le nom de lesbophobie3. Il faut donc beaucoup de courage pour s’offrir la possibilité de  naviguer à sa convenance entre les genres – sociaux et psychologiques – mais ceci est peut-être moins vrai pour une femme que pour un homme. Si la désertion du genre (social ou psychologique) correspondant à son sexe biologique est à certains égards, un acte plutôt valorisant pour une femme, du fait de la hiérarchisation des sexes existant dans notre société, elle est à contrario, pour les hommes, perçue comme un acte de déclassement. 

L’ambition d’une féminité plurielle, à l’instar de nombreuses autres quêtes féministes, se veut d’abord une prise de conscience collective des entraves qui nous incommodent, nous restreignent, nous empêchent, nous musèlent. Elle se traduira alors par une liberté absolue d’être et de devenir. Elle se traduira aussi dans le vocable, sans qu’aucune nuance péjorative ne lui soit associée. Parce que les mots ne servent pas uniquement à décrire une réalité mais qu’ils la construisent ou de fait, l’induisent, bientôt, nous serons entraîneuses, coureuses, vainqueuses et ensemble, nous dessinerons un nouvel imaginaire pour nos petites filles. Ensemble, nous leur ouvrirons le champ des possibles.

Mélissa Plaza

Mélissa Plaza est une ex-joueuse professionnelle de football, internationale, diplômée d’un doctorat en psychologie du sport et spécialiste des stéréotypes de genre. Elle est désormais conférencière et coach pour les athlètes de haut-niveau ou les dirigeante·s d’entreprise. Elle est également l’autrice du livre « Pas pour les filles ? » paru en 2019 aux éditions Robert Laffont. (https://melissaplaza.com/) 

1 Louveau, C. (2004b). Sexuation du travail sportif et construction sociale de la féminité. Cahiers du genre, 36, 163-183. DOI : 10.3917/cdge.036.0163 

2 Krane, V., Choi, P.Y.L, Baird, S.M., Aimar, C.M., & Kauer, K.J. (2004). Living the paradox: Female athletes negotiate femininity and muscularity. Sex Roles, 50, 315-329. 

3 https://www.sos-homophobie.org/definitions/lesbophobie 

Photo crédit ©Piergab.

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