15 December, 2019
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Rosa Bonheur : une artiste à l’aube du féminisme

Première femme à être nommée Chevalier (1865), puis Officier (1894) dans l’Ordre de la Légion d’honneur

Si vous pensiez que Rosa Bonheur n’était que le nom d’une paire de restos parisiens branchés, heureusement que vous lisez cet article !

Artiste peintre et sculpteur, femme de caractère, Rosa Bonheur s’acharnera tout au long de sa vie à maintenir son indépendance dans un monde d’artistes majoritairement masculin. Peintre animalier de renom, elle s’essaiera également avec succès à la peinture de scènes rustiques, et obtiendra à 30 ans une renommée mondiale. Elle sera la première femme artiste à être nommée Chevalier (1865), puis Officier (1894) dans l’Ordre de la Légion d’honneur.

Elle nait à Bordeaux en 1822 et y passe son enfance. Elle est, aux dires de ses amis, un vrai « garçon manqué ». Marie-Rosalie Bonheur – dite Rosa Bonheur – n’aime que les chevaux, les courses échevelées au grand air, et déjà s’amuse à reproduire les animaux en découpant du papier.

Son père est professeur de dessin. Il emmène sa famille à Paris, donne des leçons pour vivre, et le soir travaille pour le Muséum d’Histoire naturelle qui lui confie des planches de botanique à dessiner.

La vie est rude pour le ménage et la jeune Rosa entre, avec ses deux frères, Auguste et Isidore, dans une classe de garçons où elle se bat rageusement avec ses petits camarades. Sa mère meurt en 1835, et le professeur, ne pouvant s’occuper de sa fille, la place dans un pensionnat de demoiselles ; mais, faute de moyens, il se voit contraint assez vite de la placer chez une couturière comme apprentie.

Elle rejoint ensuite l’atelier d’un peintre. Là, elle s’amuse un jour à manier les pinceaux, et le rapin, étonné de la facilité de cette gamine, lui confie des dessins à colorier. Elle s’en acquitte si bien qu’il la paie quelques sous. Ce sera son premier gain.

Son père se remarie, et la pauvre Rosa se hâte de parfaire son éducation artistique, pressée d’avancer, de réussir. Les animaux surtout l’attirent, et elle reste des heures entières à les observer pour les comprendre, guettant leurs mouvements, la souplesse de leurs membres, pour les dessiner ensuite.

Elle part dès le matin, un petit pain en poche, avec un crayon, quelques rames de papier, et derrière le parc Monceau, dans la vaste plaine qui s’étend alors à la place des riches hôtels que nous voyons aujourd’hui, elle s’installe, et esquisse vaches, chèvres, moutons.

Elle racontera elle-même ces séances dans la banlieue parisienne. « J’avais à saisir les mouvements rapides des animaux, les reflets de leur robe, de leur couleur, la subtilité de leur caractère, car chaque animal a une physionomie individuelle. Aussi, avant d’entreprendre l’étude d’un cheval, d’une brebis, je me familiarisais avec l’anatomie, l’ostéologie, la myologie de chacun d’eux. Je faisais même des travaux de dissection et c’est encore un conseil que je donne aux animaliers. C’est une étude excellente. Tout ce que je sais, je le dois à ces exercices patients, consciencieux. »

Elle achète le domaine de By, dans la forêt de Fontainebleau, et y demeure casernée, ne songeant qu’au travail coupé de lentes promenades à travers bois. « By, une rue longue, de petites maisons de fermiers parmi lesquelles à gauche se dresse un logis de brique et de pierre, élégante maison d’artiste, sans fracas et sans pose. C’est là que Rosa Bonheur se recueille et travaille » écrit le romancier Jules Claretie, rendant compte d’une visite qu’il fait au peintre.

Son premier salon date de 1845 ; l’année suivante elle expose « Les Bœufs du Cantal » dont elle est allée faire les croquis sur place, en Auvergne. Ce tableau obtient une troisième médaille ; Rosa redouble de courage, rien ne la rebute, rien ne la fatigue, pour arriver à se perfectionner dans son art. Elle prend une blouse, va aux abattoirs du Roule pour peindre des têtes de mouton fraîchement coupées et endure les grossièretés des garçons bouchers sans se plaindre.

Ainsi, pour pouvoir se rendre sur les marchés aux bestiaux, obtient-elle auprès de la préfecture de police l’autorisation de porter des pantalons (comme George Sand le fera aussi). Notons que cette « demande de travestissement » ne sera abrogée qu’en… 2013 !

Non conformiste, Rosa Bonheur refuse de se marier, porte les cheveux courts, fume le cigare et monte à cheval, non en amazone, mais comme un homme. Transgressant les codes alors convenus de la féminité, elle vivra avec son amie d’enfance Nathalie Micas, jusqu’à la mort de sa compagne. 

Tant de ténacité et de courage devaient avoir leur récompense. Un marchand de tableaux se décide après sa troisième médaille à lui acheter une toile, il la revend presque immédiatement et revient à l’atelier lui en réclamer une autre. Les Beaux-Arts lui commandent un grand paysage ; c’est l’aisance, presque la fortune.

Elle loue un atelier confortable, s’y installe et exécute « Le Labourage nivernais » que l’Etat, au Salon suivant, achètera 20 000 francs ; « Le Marché aux chevaux » lui sera payé 40 000 francs, et revendu 300 000 à un Américain. C’est à cette époque, en 1853, qu’elle prend l’habitude de porter un costume masculin – qu’elle a toujours gardé depuis. En 1855, elle obtient une médaille avec sa « Fenaison en Auvergne », puis suivent « Les Moutons au bord de la mer » et un « Berger béarnais », « Des chevreuils au repos » et un « Berger écossais ».

En 1865, elle est la première femme promue Officier de la Légion d’honneur, qui lui est remise par l’impératrice Eugénie. Ce qui déchaîne la fureur d’écrivains comme Barbey d’Aurevilly pour qui c’est « une usurpation ». 

Maintenant, si on veut connaître la façon dont travaillait la grande artiste, voici un feuillet de son journal qui contient des renseignements précis :

« Je me lève tôt et me couche tard. Le matin, de bonne heure, je fais un tour de jardin avec mon chien et une promenade en poney-car dans la forêt de Fontainebleau. A neuf heures, je suis assise devant mon chevalet et je travaille jusqu’à onze heures et demie. Puis je déjeune simplement, je fume une cigarette, je jette un coup d’œil sur les journaux. Je reprends mes pinceaux à une heure ; à cinq heures, nouvelle excursion : j’aime à voir le soleil se coucher derrière les grands arbres. Mon dîner est aussi modeste que mon déjeuner ; je finis ma journée par une lecture, et, de préférence, je lis des livres de voyage, de chasse ou d’histoire. »

Est-ce sa volonté, sa confiance en elle, ses airs masculins, l’incontestabilité de son talent…? Un peu de tout ça sûrement. Ce qui est sûr, c’est que Rosa Bonheur ne s’est jamais revendiquée féministe, ni même ne s’est exprimée en tant que femme. C’était toujours l’artiste qui parlait. Néanmoins, c’est grâce aux opinions égalitaristes de son père, un admirateur de Saint-Simon, lui-même fervent supporter de la cause féminine, qu’elle suit la même éducation que ses frères. On ne peut pas non plus ignorer que son « Labourage nivernais » est inspiré de « La Mare au Diable », le roman de George Sand, icône incontestée du féminisme.

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