7 July, 2020
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Revaloriser tous les emplois féminisés pour aller vers l’égalité salariale

Malgré des dizaines de lois, de nombreuses luttes de salariées et un nombre conséquent d’études et de rapports en tout genre, les femmes continuent à gagner globalement un quart en moins que les hommes.

Cette situation s’explique par la multiplicité de facteurs à l’origine de ces écarts : l’explosion du temps partiel (pas toujours à la demande des salariées comme dans le secteur du commerce, du nettoyage ou de l’aide à domicile) ; la ségrégation professionnelle, c’est-à-dire le fait que les femmes restent concentrées dans peu de métiers qui sont mal rémunérés ; des promotions et avancements inférieurs qui creusent les écarts tout au long de la carrière ; l’accès moindre aux primes et enfin, une discrimination liée au « soupçon de maternité » à l’égard des femmes, jugées moins « productives » parce que potentiellement mères ou filles de personnes âgées dépendantes.

Face à cela, plusieurs leviers doivent être renforcés, comme la limitation réelle du temps partiel imposé, des plans de mixité des emplois, des contrôles plus importants sur l’attribution des primes, des promotions ou avancements, ou encore la lutte contre toutes discriminations liées à la grossesse, etc.

Mais il y a un levier principal à mettre enfin en œuvre, d’autant qu’il a été fortement mis en lumière avec la crise du covid-19, c’est la revalorisation des emplois féminisés. C’est pour cela que nous avons lancé une Tribune parue dans le Monde le 14 avril 2020, signée par des chercheur.e.s et toutes les organisations syndicales et suivie d’une pétition « RevalorisezEmploisFéminisés », dont nous reprenons quelques extraits ici.

Si au plus fort de la crise du covid-19, nous avons applaudi le travail du personnel soignant et de toutes les personnes assurant ainsi la continuité de nos vies quotidiennes, n’oublions pas que la majorité de ces emplois est très féminisée. Ce sont les soignantes, infirmières (87 % de femmes) et aides-soignantes (91 % de femmes), mais aussi des aides à domicile et des aides ménagères (97 % de femmes), des agentes d’entretien (73 % de femmes), des caissières et des vendeuses (76 % de femmes), ce sont aussi des enseignantes (71 % de femmes).

Ces métiers sont tous marqués par cette féminisation, ce sont des « métiers de femmes », implicitement pour les femmes. Il s’agit d’éduquer, soigner, assister, nettoyer, servir, écouter… bref, de faire appel à des « compétences présumées innées », si « naturelles » quand on est femme… Cette dévalorisation est l’un des facteurs expliquant les 26 % d’écarts salariaux entre les femmes et les hommes.

Revaloriser les salaires des emplois féminisés est au cœur de travaux de chercheuses et chercheurs en sciences sociales et de revendications féministes et syndicales depuis plusieurs années ; nombre de rapports et guides ont été publiés (comme celui du Défenseur des droits ou du Conseil supérieur à l’égalité professionnelle). Ces travaux s’appuient sur le principe de l’égalité de salaire entre femmes et hommes pour un travail de valeur égale, posé la première fois par l’Organisation internationale du travail (OIT) lors de sa création, en 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, comme un des principes fondamentaux pour assurer la paix : « Une paix durable et universelle ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale. »

Ce principe existe en France depuis plus de quarante ans : l’égalité salariale s’applique, certes, à travail égal, mais également pour un travail de valeur égale. Et la nuance est ici capitale. La loi sur l’égalité professionnelle de 1983 définit la notion de valeur égale et précise que « sont considérés comme ayant une valeur égale les travaux qui exigent des salariés un ensemble comparable de connaissances professionnelles consacrées par un titre, un diplôme ou une pratique professionnelle, de capacités découlant de l’expérience acquise, de responsabilités et de charge physique ou nerveuse ». Elle permet ainsi d’appliquer l’égalité salariale entre emplois différents mais considérés de même valeur. Et donc de comparer la valeur des emplois très féminisés avec celle d’autres emplois à prédominance masculine.

Quand nous regardons précisément quelles sont les compétences et qualifications mises en œuvre dans les métiers féminisés, en nous demandant : quelles sont les connaissances professionnelles ? Quelles sont les capacités professionnelles, les responsabilités, les charges physiques et nerveuses de ces emplois ? Nous constatons alors trop souvent leur sous-valorisation.

Tout d’abord, les diplômes des métiers de service ne sont toujours pas valorisés comme ceux des secteurs techniques et industriels. Par exemple, des assistantes de direction trilingues recrutées au niveau du BTS ont dû se battre pour être positionnées comme les techniciens niveau BTS électrotechnique. Ensuite, les compétences relationnelles de nombreux emplois de service auprès des personnes ne sont que très rarement considérées comme des compétences techniques et complexes. Elles sont assimilées à des qualités personnelles, niant ainsi les connaissances et l’expérience professionnelles pourtant indispensables. Les responsabilités auprès de personnes malades et fragilisées ont bien souvent une moindre reconnaissance que les responsabilités budgétaires ou financières. Être constamment interrompue ou effectuer une multitude de tâches différentes au sein d’un même métier, notamment de l’administratif, n’est pas reconnu comme de la polyvalence professionnelle. Soutenir – physiquement et psychiquement – un patient en fin de vie ou encore manipuler des milliers d’articles par heure à une caisse, tout en maintenant un sourire commercial, représentent des formes de pénibilité et de charges physiques ou nerveuses, non reconnues pour ces emplois.

Le Québec a rendu obligatoire, depuis vingt ans, la comparaison d’emplois à prédominance féminine ou masculine, dans l’entreprise, en analysant le contenu du travail effectué, les responsabilités, la technicité, les compétences relationnelles et les exigences du travail. Cela a permis la revalorisation des salaires des emplois féminisés. Des expérimentations ont eu lieu également en Suisse, au Portugal, au Royaume-Uni…

Qu’attendons-nous pour en faire autant en France ?

Si un plan de revalorisation dans la santé devrait permettre à ce que les emplois de l’hôpital soient enfin reconnus, il restera encore bon nombre de métiers non valorisés, dans les EHPAD et auprès des personnes âgées dépendantes, dans le commerce, le nettoyage ou l’enseignement pour lesquels cette revalorisation devra être également à l’ordre du jour, pour qu’enfin « les distinctions sociales soient fondées sur leur utilité commune », comme le prévoyait déjà la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

Rachel Silvera est économiste, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre, co-directrice du réseau de recherche MAGE (Marché du travail et Genre).

Elle a publié notamment : Un quart en moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaires, La Découverte, 2014. En collaboration avec Marie Becker et Séverine Lemière, Un salaire égal pour un travail de valeur égale, guide pour une évaluation non discriminante des emplois à prédominance féminine, guide du Défenseur des droits publié en 2013. rachel.silvera@wanadoo.fr

www.rachelsilvera.org

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