21 January, 2020
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Représenter les menstruations dans l’art

Dans les règles de l’art

Avoir ses ragnoutes, ou ses ragnagnas, est encore difficile aujourd’hui pour de nombreuses femmes tant le sentiment de honte qui y est associé persiste. Un sentiment de honte lié à l’histoire des religions sémitiques. Dans la Bible, le Lévitique parle d’impureté, de souillure. Depuis lors, toute la planète a été contaminée par ces croyances absurdes.

Un exemple le confirme. Un exemple récent. En 2017, une multinationale vendant des protections périodiques, Essity, lance une campagne publicitaire montrant un liquide rouge en lieu et place du liquide bleu habituellement utilisé. Le slogan : « Le sang c’est normal, le montrer devrait l’être aussi. » Rien de trash et pourtant. Scandale en Australie et dans de nombreux autres pays, dont la France, où la campagne ne sera diffusée que sur Internet, les autorités la jugeant « inappropriée ». Dans notre pays, la marque Nana considère que « le sang sur une serviette est susceptible d’offenser le public. »

C’est dire le tabou qui reste associé aux règles.

Dans l’histoire de l’art, le lait a longtemps été le fluide corporel féminin le plus représenté. Synonyme de pureté, de fécondité. Mais depuis 50 ans, le sang menstruel semble le détrôner. Des performeuses utilisent leur sang dans une démarche artistique et féministe. Des photographes, des peintres, des cinéastes créent des représentations à la frontière de l’art et de l’empowerment.

La première femme à s’être emparée du sujet s’appelle Judy Chicago. Son œuvre  « Menstruation Bathroom », en 1972, montre une salle de bain dans laquelle on peut voir toutes sortes de produits d’hygiène féminine usagés : tampons, serviettes… elle réalisera aussi « Red Flag », une photographie qui la montre en train de retirer un tampon. C’est la première fois qu’une femme ose briser le tabou de façon aussi explicite.

Dans les années 70, plusieurs artistes explorent ce qu’on appelle désormais l’art menstruel. Leslie Labowitz-Starus montre à son tour ce que l’on voudrait cacher. Dans une performance, assise sur le sol, elle attend l’arrivée de ses règles tout en décrivant au public ses sensations.

En 2000, l’artiste Vanessa Tiegs relance le mouvement de l’art menstruel qu’elle rebaptise Menstrala. Elle utilise le sang comme de la peinture. Une encre rouge. Le sang devient une matière première. Elle fait date et référence.

L’artiste chilienne Carina Ubeda, quant à elle, transforme ses linges tachés de sang en une installation visuellement saisissante, « Clothes » (2013). Elle se penche sur les thèmes du temps, de la mémoire et du travail des femmes en incluant dans son œuvre du matériel de couture.

Puis il y a les travaux plus récents de Jen Lewis avec « Beauty in Blood » (2015), des macrophotographies de son sang menstruel. Ou ceux de l’artiste et poète Rupi Kaur (2015), bannie (provisoirement) d’Instagram pour ses posts montrant son sang et ses expériences au quotidien pendant cette période singulière.

Toutes ces œuvres renversent et défient les représentations des règles dans les médias et la culture populaire en montrant la banalité de cette fonction naturelle.

Les œuvres d’art menstruel rendent visible l’invisible, ce que l’on voudrait cacher. Elles se situent à la croisée de l’art et du féminisme. Un art lié au mouvement de libération des femmes et donc éminemment politique.

Des plateformes comme « Menstrala open Forum » ou le Tumblr « Womanstruation » permettent aujourd’hui aux femmes qui pratiquent l’art menstruel de poster et de partager leurs œuvres.

Non, le sang des femmes n’est pas sale.

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