7 July, 2020
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Rentrée 2019 : l’égalité filles – garçons sera-t-elle au programme ?

L’école n’est pas spontanément égalitaire

Depuis Jules Ferry, l’école de la république fait le pari que tous les élèves, quel que soit leur sexe ou leur origine sociale, sont capables de s’approprier les mêmes savoirs et les mêmes compétences. Dans les faits, c’est une évidence de constater que la classe sociale reste un discriminant majeur des parcours d’études, ainsi que le sexe ou l’origine ethnique. En marge de la mission égalitaire de l’école et en dépit des textes officiels, les filles et les garçons vivent une socialisation très différente. À l’insu de tous et toutes (et en particuliers des enseignant·es) elles et ils apprennent à devenir une fille ou un garçon « normal·e » au regard des normes du genre… c’est-à-dire inégaux. Et les vecteurs de cet apprentissage sont multiples.

Une inégalité tellement banale qu’elle est invisible

Les manuels et les albums pour enfants utilisés à l’école sont un des supports les plus étudiés et les plus critiqués en matière d’égalité, et ce, encore aujourd’hui. Selon une étude du Centre Hubertine Auclert sur les manuels de mathématiques, sous l’apparente neutralité́ de la discipline se cache un déséquilibre colossal des représentations sexuées. Les femmes scientifiques sont souvent absentes ou assistantes de leur mari (y compris Marie Curie). Dans les manuels de mathématiques de Terminale, les femmes représentent 3,2 % des personnages historiques et seulement 28% des personnages illustrant le livre. Le constat est le même en 2015 sur vingt-deux manuels de lecture du cours préparatoire. On y trouve mentionnées deux femmes pour trois hommes. Seules 22% de femmes ont un métier contre 42% des hommes. 70% d’entre elles font la cuisine et le ménage et elles représentent 85% des personnes qui font les courses.

De nombreuses études sont convergentes et montrent que dans l’enseignement secondaire, il y a deux fois plus d’interactions entre l’enseignant·e et les garçons qu’entre l’enseignant·e et les filles, quel que soit le sexe de la personne qui enseigne. Une des raisons est que les enseignant·e·s veulent s’attacher l’attention des garçons les plus perturbateurs, souvent en difficulté. Elles et ils fournissent donc un effort compensatoire envers eux, puisque les filles semblent réussir toutes seules. Ainsi, deux rapports au savoir différents se construisent : les connaissances des garçons sont au centre de l’attention, les filles apprennent en silence…

Si les garçons occupent davantage l’espace sonore de la classe, ils occupent également davantage l’espace de la cour de récréation. Certes, la cour est un espace de liberté pour les élèves, mais sans aucune régulation de la part des enseignant·es, c’est surtout un espace quand lequel on constate que la mixité et l’égalité n’ont rien de spontané.

Que penser des stéréotypes ?

La lutte contre les stéréotypes semble être devenue le nouveau couteau suisse de l’égalité. Sur les pages internet de l’Éducation nationale, au cœur des défunts ABCD de l’égalité, dans le rapport « Femmes et sciences » de la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale[1], tout le monde semble enfin vouloir lutter contre les stéréotypes de sexe.

En préambule, reconnaissons qu’il est indispensable d’expliciter la dimension non naturelle des stéréotypes afin de mettre à mal l’illusion essentialiste : comment convaincre les élèves que les compétences et les savoirs n’ont pas de sexe, si elles et ils estiment qu’il y a fondamentalement des cerveaux roses et des cerveaux bleus ? En outre, la lutte contre les stéréotypes a un aspect consensuel qui en fait une stratégie souvent efficace pour mobiliser femmes et hommes : nous avons tous et toutes des stéréotypes, nous en sommes tous et toutes victimes et nous avons donc intérêt à nous unir pour les déconstruire. Pour autant, la stratégie « lutte contre les stéréotypes », précisément parce qu’elle est consensuelle, introduit des biais idéologiques qui posent problème :

Elle nivèle la hiérarchie inhérente au genre en insistant le fait que les garçons comme les filles en souffrent. Si, en effet, tous les hommes ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes de virilité et si beaucoup en souffrent, le rapport social entre les hommes et les femmes activent très généralement des stéréotypes qui nuisent spécifiquement à l’estime que les femmes ont d’elles-mêmes. À l’inverse, ce que beaucoup d’hommes considèrent comme normal (passer une semaine sans entendre de plaisanteries au détriment de leur sexe, ne pas être objectivé sexuellement, ne pas être interrompu en prenant la parole, bénéficier d’un préjugé favorable envers leurs compétences scientifiques) est en fait une collection de privilèges provoquée par ces mêmes stéréotypes.

En outre, comme tout le monde est responsable, mais personne n’est coupable : l’entrée « lutte contre les stéréotypes » fait porter la moitié de la responsabilité de la discrimination par les discriminées elles-mêmes. Par ailleurs, elle tend aussi à déresponsabiliser les individus en leur répétant que les stéréotypes sont le plus souvent inconscients.

Enfin, les stéréotypes sont présentés comme l’héritage d’un passé inégalitaire dont on doit se débarrasser. Le présent occidental est supposé être le moment et le lieu le plus égalitaire qui ait jamais existé, oubliant les oscillations historiques et géographiques de l’égalité dans les rapports sociaux de sexe. On donne alors à croire à une naturalité du progrès en marche : l’égalité en occident va se produire d’elle-même parce que nous savons que les stéréotypes existent (le danger viendrait donc de l’extérieur).

Finalement, toute cette focalisation sur les stéréotypes donne à penser qu’ils sont les causes de l’inégalité entre les femmes et les hommes (il suffirait donc de les éradiquer pour obtenir l’égalité) et non leur conséquence. Or, le genre est un système polymorphe qui refabrique les stéréotypes à mesure qu’il en a besoin. À force de se contenter de lutter contre les stéréotypes, on risque d’oublier d’attaquer la source du problème : le système de genre qui hiérarchise le masculin et le féminin, en ne s’occupant que de ses sous-produits : les stéréotypes, présentés comme premiers, obsolètes et désincarnés.

Prenons l’exemple de la programmation informatique : c’était une discipline féminine tant que le matériel valait plus que le logiciel. Depuis que les tendances se sont inversées, le code semble être un attribut propre aux hommes, nécessitant soudain des compétences étiquetées masculines comme la logique. À l’opposé, les Humanités classiques comme le latin et le grec étaient des disciplines strictement masculines… devenues féminines quand elles ont perdu de la valeur dans le monde social.

Bien sûr, il est plus simple de lutter contre les stéréotypes que contre le système qui les produit. Peut-on admettre enfin que ce système pratique depuis longtemps une forme de discrimination positive qui n’est jamais nommée comme telle : celle qui favorise les hommes blancs de milieu professionnel favorisé ?

Comment rendre l’école plus égalitaire ?

Transformer en profondeur le système et ses institutions signifie prendre des mesures structurelles : c’est-à-dire cesser de vouloir former les élèves à l’égalité en faisant peser sur eux la responsabilité de l’égalité à venir, mais former les futur·es enseignant-es à la pédagogie de l’égalité. C’est la mission que je remplis à Genève depuis maintenant dix ans. Résultat ? Certes, l’égalité des sexes n’est pas encore acquise dans le Canton, car tout n’est pas du ressort de l’école. Mais les futur·es enseignant·es genevois·es remettent plus en question la pertinence d’une formation au genre. Elles et ils savent que l’école n’est pas spontanément égalitaire et que c’est à elles et eux de mettre en œuvre au quotidien des dispositifs, des pratiques pédagogiques, des contenus d’enseignement qui permettent à tous et toutes de trouver une place.

Isabelle Collet
Professeure à l’Université de Genève

Genre et rapports intersectionnels en formation et éducation – Genève (GRIFE-GE)

http://www.isabelle-collet.net/ @ColletIsabelle4

Pour en savoir plus :

Anka Idrissi, Naïma, Gallot Fanny & Pasquier Gaël (2018) Enseigner l’égalité filles-garçons, Paris: Dunod

Collet, Isabelle (2017). Comprendre l’éducation au prisme du genre : théories, questionnements, débats. Carnets des sciences de l’éducation (3ᵉ éd. Rev. aug.). Genève : Université de Genève, disponible sur : http://www.lcdpu.fr/livre/?GCOI=27000100664780&fa=details  

L’Égalithèque du centre Hubertine Auclert : www.centre-hubertine-auclert.fr/egalitheque « L’école de l’égalité » – un choix d’activités pour une pédagogie égalitaire entre filles et garçons : https://www.ge.ch/actualite/ecole-egalite-choix-activites-pedagogie-egalitaire-entre-filles-garcons-19-02-2019

Photo Sabine Papilloud


[1] http://www.assemblee-nationale.fr/15/pdf/rap-info/i1016.pdf

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