7 June, 2020
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Regards de femmes : dix-sept photographes confinées font leurs autoportraits

Le regard d’une femme (« female gaze ») est-il différent de celui d’un homme ?

Qu’elles la revendiquent ou s’en affranchissent, cette question féministe traverse le travail de ces dix-sept photographes, collaboratrices régulières de « M Le magazine du Monde ». Elles signent ces autoportraits, depuis leurs lieux de confinement à Londres, New York, Daejon ou Bordeaux.

« Male Gaze » (« regard masculin »). Le terme est apparu pour la première fois en 1975, sous la plume de la critique et réalisatrice féministe britannique Laura Mulvey. « Dans un monde régi par les inégalités sexuelles, le plaisir de regarder a été divisé entre un mâle actif et une femme passive », constatait-elle dans un article paru dans la revue Screen et depuis devenu la pierre angulaire de l’un des concepts les plus novateurs du féminisme contemporain.

Discuté, méprisé, célébré, puis tombé en désuétude, son corollaire, le female gaze (« regard féminin »), fait depuis quelques années son grand retour, porté en étendard par une nouvelle génération de penseurs et de penseuses, de photographes et de réalisatrices. Ce female gaze, c’est celui que portent, sur les autres, sur le monde et sur elles-mêmes, les artistes qui ont assez d’imagination pour ­contredire et réinventer un canon hérité de ­plusieurs siècles de mainmise masculine et occidentale sur l’histoire de l’art.

Un regard d’égal à égal

A quoi ressemble-t-il, ce monde vu par les femmes ? À une moitié amputée de l’imagerie populaire, à des fantasmes, à la beauté des peaux qui se touchent, des corps qui s’exposent, se cachent, se drapent dans des vêtements de luxe ou dans des nippes sans valeur.

Pour le dire vite, il y a autant de female gazes qu’il y a de femmes et d’hommes qui filment ou photographient en s’émancipant des dynamiques établies de pouvoir et de domination. Le female gaze, c’est un regard d’égal à égal, un regard qui embrasse et ne vole pas, célèbre et ne juge pas. Un regard de puissance et de réappropriation, aussi.

Cette générosité et cette réserve infusent la série d’autoportraits que M a commandée à une vingtaine de photographes, en ces temps de confinement. Fidèles à leurs styles singuliers, épure en noir et blanc pour la portraitiste Brigitte Lacombe, beauté texturée pour Senta Simond, sensualité créative pour Harley Weir, mantras calligraphiques pour l’Espagnole Coco Capitán, fascinante étrangeté pour Brianna Capozzi ou simplicité classique pour Bibi Borthwick, chacune s’est appliqué à elle-même le regard qu’elle porte habituellement sur ses modèles.

« C’est un exercice étrange, car mon travail, justement, c’est de ne pas me regarder pour mieux regarder l’autre », souligne Brigitte Lacombe, qui a photographié, depuis ses débuts, au milieu des années 1970, tous les grands de ce monde (Martin Scorsese, Meryl Streep, Juliette Binoche, Barack Obama…). Hanna Moon, Coréenne installée à Londres depuis dix ans, a, elle, envoyé son autoportrait depuis Séoul, où elle a rejoint ses parents au début de l’épidémie de Covid-19.

Quelques décennies les séparent, mais Lacombe comme Moon rechignent à parler de female gaze. « Je ne suis pas fan du terme, explique Hanna Moon. Mon expérience du monde est autant liée au fait d’être une femme qu’à celui d’être asiatique ou queer. Mon identité est complexe ; j’appartiens à plusieurs groupes, et je préfère jouer de cette complexité plutôt que de me reposer sur les concepts binaires et un peu dépassés de masculin et de féminin. »

Brigitte Lacombe, elle, affirme n’avoir réalisé qu’a posteriori l’avantage qu’a peut-être représenté, à ses débuts, le fait d’être « la seule femme dans un monde d’hommes ». « Je ne crois pas que tous les hommes ou toutes les femmes regardent de la même façon », ajoute-t-elle.

Militante infiltrée

Collier Schorr a fait ses débuts de photographe et d’artiste dans les années 1980, à New York. Elle se souvient d’une époque plus radicale. « Quand j’étais étudiante, le concept de female gaze était au cœur des débats sur la crise de la représentation, dit-elle. Nous en parlions énormément. Il y avait tellement d’images de femmes, qui posaient toutes des problèmes d’objectivation, qu’on m’a appris à ne jamais prendre une femme en photo. »

Quand elle commence à travailler pour la mode, au début des années 2010, c’est donc en militante infiltrée qu’elle aborde ses ­collaborations pour les magazines branchés et les marques de luxe. « Je suis une lesbienne qui pénètre une industrie traditionnellement patriarcale et hétéronormée, et essaye de prendre d’assaut le monde publicitaire avec des images différentes », théorise-t-elle.

Généralisation du female gaze et émergence d’une nouvelle génération de photographes femmes ; les deux phénomènes sont concomitants, et en cela caractéristiques du moment féministe que nous traversons, mais ils répondent à deux problématiques différentes. « Les filles qui travaillent pour le luxe en prétendant que la photo de mode commerciale peut être “féministe” ou “female gaze” se trompent, poursuit Collier Schorr. Ne croyez pas qu’il suffise d’être une femme et de revendiquer le concept pour se rebeller contre le système ! D’abord, le système est là depuis longtemps – et il est puissant. Et, par ailleurs, les femmes photographes ne sont pas des travailleuses sociales. Certaines ont un vagin, mais pas de conscience ! En revanche, toute photo prise par une femme est une image qu’un homme n’aura pas faite. En ce sens, c’est une victoire. »

Pour l’Anglaise Harley Weir, jeune star de la photographie de mode, l’envie de photographie est arrivée justement par ce questionnement sur le genre : « En regardant de la pornographie à l’adolescence, puis, un peu plus tard, en étudiant l’image en école d’art, j’ai réalisé à quel point mon regard et mon désir étaient formés par des fantasmes masculins. Je me suis alors demandé ce que moi je désirais, ce que moi je trouvais sexy. Je me sais habitée par le stéréotype, et c’est justement ce qui m’attire dans la mode : l’idée de jouer avec ces clichés pour, ­finalement, les renverser. »

Comme Hanna Moon ou l’Anglaise Nadine Ijewere, la Suissesse Senta Simond a découvert son talent à l’adolescence, en photographiant ses amies. Héritières de cette intimité partagée, ses images manifestent ce rapport particulier aux modèles, qu’elle voit comme l’un des piliers de son travail. « Il y a un effet miroir dans le fait de photographier des femmes, dit-elle. Je cherche inconsciemment quelque chose de moi en elles. C’est pourquoi j’aime travailler avec des filles qui peuvent comprendre mon travail, souvent des artistes, qui ont une énergie qui m’influence et m’inspire. »

Etres de chair et d’âme

C’est dans ce rapport égalitaire au modèle que réside la spécificité d’un regard non oppressif. Au-delà des caractéristiques techniques – Collier Schorr s’interdit « les femmes par terre, les jambes en l’air et les mannequins qui donnent l’impression de ne pas savoir ce qui leur arrive », Brigitte Lacombe tient plus que tout à l’atmosphère intime de ses plateaux, Senta Simond joue la dissimulation pour échapper, dans le nu, à la « provocation » et garder une distance « pudique et élégante », Harley Weir met le consentement et la collaboration au cœur du rapport qui la lie à ses modèles… –, ces photographes ont en commun de considérer leurs sujets comme des êtres de chair et d’âme.

Et ça tient parfois à rien. Quand elle travaille, Nadine Ijewere prend toujours le temps de discuter avec les mannequins avant le début de la séance. « C’est parfois difficile, concède-t-elle, notamment sur des pubs où il se passe mille choses à la fois. Mais j’arrive toujours un peu en avance pour parler aux filles quand elles sont au maquillage ou en train de prendre leur petit déjeuner. Quand on part en voyage pour des séries de mode, il est plus facile de construire une relation en dehors du shooting, mais, quel que soit le contexte, j’ai besoin de cette connexion humaine pour prendre quelqu’un en photo. »

Avec un œil sur le stylisme, un autre sur le casting, et une attention particulière portée à la coiffure et au maquillage, Nadine Ijewere contrôle ses images et veille à capter « la beauté et la vulnérabilité » de ceux et celles qu’elle veut représenter en veillant à ne jamais donner d’eux une image « idéalisée ou exotique ». Investie de cette mission de représentation juste, la photo de mode s’enrichit aujourd’hui d’un sens qui la fait parfois flirter avec le documentaire. « Je vois mon travail comme du journalisme », affirme ainsi Collier Schorr.

Un vent d’air frais

Directeur, depuis deux ans, de la Maison européenne de la photographie (MEP) et ancien conservateur du département Photographie et art international de la Tate de Londres, Simon Baker suit de très près la nouvelle génération de photographes. Il a consacré, au printemps 2019, une rétrospective à Coco Capitán (la première exposition institutionnelle de l’artiste en France), et est très fier d’avoir exposé, il y a quelques mois, les images de Harley Weir au Studio, l’espace de la MEP consacré à la photo émergente.

« Je crois que les jeunes femmes artistes sont moins intéressées que leurs aînées par les concepts, analyse-t-il. Leur idée de l’identité, de la fluidité ou du genre va bien plus loin que les concepts binaires de male ou female gaze. » Se réjouissant que « 80 % des étudiants en photographie en Angleterre et 66 % en France soient aujourd’hui des femmes », Baker l’affirme : le regard féminin, c’est l’avenir. « Il est extrêmement facile de trouver d’excellentes femmes photographes partout dans le monde, s’enthousiasme-t-il. En Chine, au Japon, en Amérique latine… Nous avons l’embarras du choix. »

« Construire le futur »

Reste donc aux grandes institutions artistiques à soutenir et à encourager ce vent d’air frais. Pour Simon Baker, il en va de leur responsabilité de refléter cette nouvelle réalité, quels que soient les obstacles. « Bien sûr, tout est question d’équilibre, dit-il. Pour réussir, il nous faut des visiteurs et donc des expositions qui mettent en avant des noms connus, souvent issus du canon, qui est surtout masculin. Mais il faut aussi saisir toutes les opportunités de soutenir les femmes, autant pour refléter la réalité de la photographie contemporaine que pour construire le futur. Donc, quand nous programmons Coco Capitán, nous programmons en même temps Ren Hang, un photographe chinois plus connu. Les visiteurs qui viennent voir l’un voient l’autre, et tout le monde y gagne. »

De la presse à la pub, des galeries underground aux grands musées nationaux, « le mouvement doit engager tous les échelons, insiste Baker. On ne peut pas se plaindre que de grands musées comme Pompidou ne montrent pas assez d’artistes femmes si les institutions plus petites ne le font pas. C’est grâce à elles, et aux musées de taille moyenne comme la MEP, que de nouveaux noms peuvent gagner en visibilité. » À l’en croire, le concept de female gaze pourrait bien, plus vite qu’on le pense, devenir obsolète. Non parce qu’il aura été oublié, mais parce qu’il se sera naturellement imposé, de toute la force de son évidence.

Clémentine Goldszal pour Le Monde

Photo Stef Mitchell

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