9 July, 2020
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Quand l’art rencontre les luttes féministes

L’art du féminisme

Michel-Ange, Rembrandt, Picasso… Entre les grands génies et leurs chefs-d’œuvres, le monde de l’art, éminemment masculin et blanc, coulait des jours tranquilles… jusqu’au jour où les luttes féministes passèrent par-là !

Un mouvement porté par mai 68 et le mouvement de libération des femmes

L’art féministe est avant tout un art activiste. Il apparait aux Etats-Unis au début des années 1970, nourri par l’effervescence de mai 68. La guerre du Vietnam, les émeutes dans les universités, les mouvements des droits civiques des Afro-Américains et, bien sûr, les luttes des femmes pour leur émancipation inspirent et questionnent le monde de l’art.

C’est une véritable prise de pouvoir et émancipation des citoyen-ne-s qui s’opère, tant dans la société globale que dans le secteur artistique. Les figures d’autorité telles que les institutions artistiques sont remises en cause, redescendues de leur piédestal. Alors que le féminisme veut renverser la vision patriarcale des relations de genre, l’art contemporain se détourne des références académiques pour intégrer de nouveaux médias (photographie, cinéma, performance) et créer des liens avec d’autres disciplines (philosophie, sociologie, etc.).

L’art féministe, c’est également un combat pour la visibilité et la reconnaissance des femmes artistes, et plus largement, des artistes faisant partie de minorités et discriminé-e-s dans le monde de l’art en raison de leur couleur de peau, classe sociale, … « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes féminines » demandait ainsi l’historienne de l’art Linda Nochlin dans un de ses essais pionniers. S’il est si difficile de citer spontanément de grandes artistes, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas existé ou qu’elles n’ont jamais atteint le même niveau d’excellence que les hommes ! C’est principalement le manque de reconnaissance qui donne l’impression de leur inexistence… et qui rend plus difficile pour les générations suivantes d’imaginer qu’une femme puisse devenir une artiste renommée. A l’époque, les revues d’art n’accordaient pas plus de 5% de leurs pages aux plasticiennes, les principaux salons d’expositions en exposaient entre 14 et 20%.

Valorisation de la féminité et dangers de l’essentialisme

En réponse à cette exclusion de la sphère artistique traditionnelle, les artistes féministes commencent à utiliser des expositions collectives (non mixtes) comme des outils de militantisme mais également comme des moyens de diffusion.

En leur permettant de s’émanciper des institutions officielles, ces expositions, et l’art féministe de manière globale, permettent aux artistes de ré exploiter des sujets et des supports généralement dévalorisés et exclus de la sphère artistique. D’un côté, elles commencent à explorer des thématiques largement passées sous silence et associées à « l’expérience féminine » : les règles, l’accouchement, le viol… Elles se réapproprient ainsi l’image de leur corps et de leur sexualité, possédés par le regard des hommes pendant des siècles. N’hésitant pas à aller dans la provocation, elles passent du rôle d’objet à celui de créatrice. Par ailleurs, les femmes artistes tentent de faire bouger les frontières de l’art en utilisant des techniques associées à l’artisanat telles que le tissage, le patchwork, la broderie, la céramique, etc. Selon ces féministes, le fait que ces supports, principalement utilisés par des femmes, n’aient jamais été considérés comme de l’art, constitue une autre forme d’exclusion de la sphère artistique.

Cette démarche de revalorisation du féminin était nécessaire, mais l’on peut se demander dans quelle mesure elle ne renforce pas des constructions culturelles et sociales différentialistes. En prônant un art féminin qui serait radicalement différent d’un art masculin, cette forme d’art féministe risque d’accentuer les stéréotypes, associant encore et toujours les femmes à la sensibilité, la fragilité et la sphère domestique par exemple. Il existerait dès lors une vision de l’art féminin spécifique et homogène (là où l’art masculin serait universel et diversifié) qui exclurait de facto toute femme artiste ayant une vision ou une pratique différente.

Dépasser les frontières du genre

Il est donc important de se diriger vers un monde artistique où les distinctions de genre s’amenuisent et où femmes et hommes auraient les mêmes libertés de création. Avec le développement de nouveaux champs d’études, dont les études postcoloniales et queers, l’art féministe du début des années 1970 est remis en question. Les artistes sont alors des activistes luttant contre des violences et discriminations imposées par le système. Ils ne sont plus hommes ou femmes, ils sont artistes. On explose les frontières de l’art et du genre, on supprime les catégories.

Guerilla girls, un exemple emblématique de l’art féministe

Aujourd’hui, les Guerilla Girls sont probablement les militantes féministes les plus emblématiques dans le milieu de l’art. Créé en 1984 pour protester contre la sous-représentation des femmes dans le milieu de l’art, le groupe fut fondé spécifiquement pour protester contre la sous-représentation des artistes femmes dans l’exposition « Une enquête internationale sur la peinture et la sculpture récentes du Musée du Modern Art à New-York ». Celle-ci proposait de faire un état des lieux international de l’art en oubliant largement les femmes puisqu’elles n’étaient que 13 sur les 169 artistes représentés !

Ce collectif se veut aujourd’hui intersectionnel et englobe donc également les conflits de race et de classe. Privilégiant l’action directe, les militantes collent des affiches, distribuent des tracts, accrochent des banderoles et manifestent de manière spectaculaire dans l’esprit de la guérilla. Elles protègent leur anonymat grâce à des masques de gorilles, qui ont également contribué à leur popularité et leur reconnaissance.

Aujourd’hui, certaines créations et affiches des Guerilla Girls sont entrées dans les musées. Le collectif est même parfois invité dans les institutions dont il sabordait les conférences et contre lesquelles il protestait. Il n’est donc plus aujourd’hui question de créer une nouvelle histoire de l’art féministe, en parallèle, mais bien de rendre l’histoire de l’art plus féministe !

Alors, à quand des Guerilla Girls « made in France » ?

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