16 December, 2019
HomeOn InformeCulturePutes, puis infirmières et enfin combattantes

Putes, puis infirmières et enfin combattantes

Les « grandes dames » de Diên Biên Phu

Il y a celles dont on ne parle jamais, dont on parlera si peu, les « petites putes » des bordels militaires…

La bataille de Diên Biên Phu, du 13 mars au 7 mai 1954, a fait, côté français, 16 000 morts, blessés et prisonniers. Elle a marqué la fin de la guerre d’Indochine et le retrait de la puissance coloniale française.

Dans la « cuvette », aux côtés des blessés et des agonisants, une femme remarquable, Geneviève de Galard, infirmière-en-chef du camp retranché. Elle s’occupera d’eux jusqu’à la fin, tandis que le colonel de Castries restera retranché dans son QG souterrain et ne prendra pas la peine d’aller les soutenir.

Geneviève de Galard était-elle seule ? L’hommage rendu aux combattants depuis lors a pudiquement passé sous silence celles qui l’aidèrent : les pensionnaires des BMC, les Bordels Militaires de Campagne, installés par une armée soucieuse du moral des troupes. Françaises, Maghrébines ou Annamites. Ces très grandes dames furent, aux dires des survivants, admirables de courage, bravant le feu et la mitraille pour courir au secours des soldats.

Aujourd’hui encore, aux yeux de certains, elles ne sont pas présentables. La morale est sauve !

Un journaliste, Alain Sanders (journal PRESENT), rencontrant des années plus tard le docteur Grauwin, le médecin-en-chef du camp, lui demande de lui parler des prostituées du BMC de la Légion, les Vietnamiennes dont plus personne n’a plus jamais eu de nouvelles.

– Docteur Grauwin : « Ces filles étaient des soldats. De vrais soldats. Elles se sont conduites de façon remarquable. Tous mes blessés, tous mes amputés, mes opérés du ventre étaient à l’abri dans des trous. Et il fallait qu’ils pissent, qu’ils fassent leurs besoins, qu’ils fassent un peu de toilette. Ce sont ces femmes, ces prostituées transformées en « anges de la miséricorde » qui m’ont aidé à les soutenir, qui ont permis à nos blessés de supporter leurs misères. Elles les ont fait manger, boire, espérer contre toute défiance ».

Grauwin recueillera plus tard ce récit, parce qu’un commissaire politique, dans un camp, a parlé de ces femmes à un prisonnier :

–       Pourquoi un commando de femmes contre nous ?

–       Il n’y avait pas de tel commando !

–       Si, elles nous ont tiré dessus !

Ainsi donc, les filles des BMC, infirmières au plus fort de la tragédie, auraient-elles aussi pris les armes lorsqu’elles n’ont plus eu d’espérance à offrir !…

Dans la vallée, elles vont intervenir dans deux centres de résistance : « Béatrice » et Gabrielle ».

– Une quinzaine de prostituées vietnamiennes dans le centre « Béatrice », qui est tenu par un bataillon de la 13ème DBLE (Demi Brigade de Légion Etrangère.)

– Autant de jeunes femmes nord-africaines dans le centre « Gabrielle », tenu par un bataillon de tirailleurs algériens.

Lorsque « Béatrice » a été attaquée, le chef de bataillon Pégot, qui commandait cette position, a aussitôt ordonné aux femmes de rejoindre le centre du camp, pour les soustraire aux combats. Lorsqu’elles parvinrent au réduit central, le colonel de Castries leur ordonna de prendre le prochain avion qui décollerait et de rentrer à Hanoï. Elles refusèrent toutes et réclamèrent de demeurer au service des soldats français, comme aides-soignantes, lavandières, cuisinières ou porteuses de colis.

Elles restèrent donc et, jusqu’à la fin de la bataille, déployèrent des trésors de dévouement, auprès notamment des blessés. Puis se transformèrent en infirmières de fortune.

Elles ont tenu des mains d’agonisants, elles ont rafraichi des fronts d’hommes gémissants, elles ont lavé des blessés, elles ont recueilli les confidences de jeunes gens qui imploraient leurs mères, elles ont changé des pansements puants. Les Asiatiques, et même les autres, auraient pu déserter et se « refaire une vie » en face en expliquant que ces fumiers de Français les avaient arnaquées.

Quel soldat de DBP aurait tiré sur une femme courant les mains en l’air vers les lignes Viets ? Aucun !… Mais elles ne l’ont pas fait !

A la chute du camp retranché, les vietnamiennes furent capturées par les soldats vietminh et envoyées en camp de détention. De la suite, de leur agonie, il n’y a plus de témoins directs. Grauwin sait qu’elles ont été rossées, tabassées, affamées… Elles n’ont cessé de crier à leurs bourreaux qu’elles étaient françaises jusqu’à l’instant où elles ont reçu, l’une après l’autre, une balle dans la nuque.

Nul n’entendit plus jamais parler d’elles.

De la petite vertu au don de soi… !

Share

Rejoignez la Lettre des Femmes !