10 December, 2019
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Pouvez-vous nommer cinq artistes femmes?

Comment le monde de l’art réécrit l’histoire.

La famille australienne Cruthers s’inscrit dans un mouvement mondial de galeristes et de philanthropes qui ont décidé de braquer leurs projecteurs sur les femmes.

Lorsque le consultant en art basé à Sydney, John Cruthers, engage un nouveau stagiaire, il lui donne toujours une même première tâche : se rendre dans les salles du 20e siècle de la galerie d’art de la Nouvelle-Galles du Sud, et y effectuer un décompte. Quel est le ratio d’artistes féminins / masculins ?

Le stagiaire revient et le résultat est sans appel : 76% de la collection est constituée d’œuvres réalisées par des hommes et seulement par 23% de femmes. La galerie d’art de NSW n’est pas la seule : la plupart des galeries nationales australiennes présentent des statistiques similaires (la « National Gallery of Australia » a admis cette semaine que seulement 35% de sa collection d’art australien était constituée de femmes.)

En résumé, les femmes artistes, autrefois comme aujourd’hui, sont nettement sous-représentées.

« Cela signifie que nous avons une vision déformée ou limitée de notre histoire. En ayant si peu de femmes, vous en ratez une grande partie », dit Cruthers.

Ce mois-ci, Cruthers, 65 ans, espère faire évoluer les mentalités avec le lancement de « Sheila » : une fondation pour les femmes dans l’art visuel – une nouvelle incarnation de la fondation privée « Cruthers Art », fondée en 2007 par ses parents, Sir James and Lady Sheila Cruthers.

Cette fondation publique, dont John Cruthers est le président, a été créée à l’Université de Western Australia et soutient les artistes femmes en achetant et en commandant des œuvres, en offrant des bourses aux historiennes de l’art et aux conservateurs ; et en organisant un symposium annuel sur l’art australien féminin.

« Sheila » se joint à une campagne mondiale plus vaste pour la reconnaissance des femmes dans les arts visuels. La National Gallery de Londres ne présente que 24 œuvres de femmes sur 2 300 tableaux, ce qui incite à plus d’acquisitions. En 2016, le Musée national des femmes dans les arts, installé à Washington DC, a fait sensation en demandant au public de nommer cinq artistes femmes… que beaucoup ne pouvaient pas citer.

Cruthers poursuit à bien des égards l’héritage de sa famille. Son père, James, connu pour avoir introduit la télévision à Perth, mena une longue carrière à News Corp, devenant le conseiller personnel de Rupert Murdoch à New York.

Prenant sa retraite, à l’âge de 66 ans, en 1990, on lui proposa de lui verser soit un demi-million de dollars, soit 100 000 dollars par an pour le restant de ses jours. James a opté pour la deuxième option. Bien lui en a pris : il vécut jusqu’à l’âge de 90 ans et put, toutes ces années, utiliser ces fonds pour effectuer de l’achat d’art.

Mais c’est la femme de James, Sheila Cruthers, qui défend avec passion les artistes femmes.

Quittant l’école à 14 ans, Sheila rêvait d’être avocate. Elle n’en a jamais eu l’occasion, devenant  épouse et mère. Mais cette ambition, dit Cruthers, s’est canalisée d’une autre manière. Dans les années 1970, elle commence à collectionner des artistes australiennes allant du contemporain aux années 1880. En 2007, la collection d’œuvres d’art Cruthers – la plus grande collection du genre au pays – est offerte à l’Université de Western Australia.

Aujourd’hui, malgré des initiatives telles que #KnowMyName et #5WomenArtists, de nombreux collectionneurs et musées croient encore que l’art féminin des années précédentes est sous-représenté car il n’y en a pas eu, dit Cruthers. « Il y en avait », affirme-t-il depuis son domicile – un ancien bar gay devenu un repaire familial spacieux – à Sydney.

Pour le prouver, la « Cruthers Art Foundation » a mené en 2015 une étude pilote sur les artistes femmes professionnelles, de 1870 à 1914, intitulée « Into the Light » : retrouver des artistes australiennes, des femmes dont le travail a été oublié. Ils en ont découvert 431. Pourtant, pour leur grande majorité, elles ne figurent pas dans les archives historiques.

Maintenant, Cruthers collecte des fonds pour mener cette étude au niveau national par l’intermédiaire de la « Sheila Foundation ». Il insiste sur le fait que ces artistes oubliées devraient « retourner dans nos musées, dans notre histoire ».

Exemple édifiant : l’artiste Clarice Beckett (1887-1935), contrainte de peindre à l’aube parce qu’elle s’occupait le reste du temps de ses parents vieillissants. Ses 2 000 œuvres avaient toutes été remisées dans une ancienne étable à Victoria. Dans les années 1970, les portes de l’entrepôt ont été ouvertes. La majorité de ses peintures avait été détruite par les oiseaux, les cafards, la pourriture, la moisissure. Mais 700 d’entre elles ont survécu. Beckett est depuis considérée comme une grande artiste moderniste et son travail fait désormais partie des collections de la « NGA » et de la « National Gallery of Victoria. »

Aux XIXe et XXe siècles, les critiques ironisaient sur les artistes femmes. Ils les voyaient destinées à faire de l’art décoratif ou domestique. L’art était à l’époque considéré comme une discipline inappropriée pour les femmes, qui n’avaient pas accès, pour la plupart, aux écoles. Et il était exclu qu’elles puissent suivre des cours avec des modèles vivants, nus, cours essentiel dans la formation de tout artiste.

Aujourd’hui, ces préjugés ne sont plus aussi répandus, mais ils subsistent. L’une des attributions de la « Sheila Foundation » consiste à soutenir « The Countess Report », qui recueille depuis 2008 des données sur le ratio hommes / femmes dans l’art australien. En 2014, seulement 34% des articles de presse consacrés à l’art australien avaient présenté ou même mentionné des artistes féminines.

L’artiste Agatha Gothe-Snape estime que le lancement de « Sheila » est « extrêmement réconfortant… tout ce qui donne aux femmes artistes plus de visibilité, une rémunération et une valeur est absolument nécessaire. »

Pour Cruthers, il y a une œuvre de la collection qui parle à travers les décennies : la peinture « Nude » réalisée en 1940 par Freda Robertshaw. Un autoportrait. Robertshaw n’avait pas les moyens d’engager un modèle, alors, posant elle-même avec audace, elle créa le premier autoportrait nu exposé par une artiste féminine australienne.

Elle pose, les jambes écartées fièrement, la main posée sur un rideau.

Elle regarde droit devant elle.

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