14 July, 2020
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Pourquoi vouloir pratiquer la philosophie avec les enfants ?

La philosophie développe leur esprit critique

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et apprendre à penser. La pratique de discussions philosophiques avec les enfants se développe partout dans le monde depuis plus de 40 ans.

La philosophie permet de développer l’esprit critique, et permet aux futur(e)s citoyenn(e)s d’être conscients des enjeux de l’existence et de la complexité du monde. Cette pratique favorise aussi la coopération et l’écoute. En permettant aux enfants et aux adolescents de s’exprimer sur des sujets sensibles et complexes, elle développe l’estime de soi et peut contribuer à l’éducation à la citoyenneté.

Les ateliers de philosophie répondent à l’injonction de former des citoyens éclairés non seulement par les lumières des savoirs et de la Raison, mais aussi par celles de l’empathie et de l’ouverture à l’Autre. H. Arendt a analysé par son célèbre concept de « banalité du mal » que la rationalité pure ou que l’encyclopédie des savoirs ne sauvent nullement de la barbarie : on peut être très cultivé et être inhumain… Ainsi l’un des enjeux les plus essentiel aujourd’hui est d’inventer une éducation qui se soucie autant de l’éthique et des valeurs que des seules connaissances et des compétences, une éducation qui ne fasse pas l’impasse sur l’imagination, les émotions, une éducation qui prenne en considération la personne dans sa globalité. En ce sens, la communauté de recherche philosophique donne corps à ce que H. Arendt appelait les « oasis de pensée », c’est-à-dire la création d’un temps et d’un espace coupé de l’affairement du monde où les participants peuvent prendre de la distance pour penser ensemble. Le sens même d’introduire la philosophie dès le plus jeune âge dépasse ainsi largement la seule nécessité de démocratiser l’accès à cette discipline scolaire (qui n’est enseignée que dans les lycées généraux et technologiques). Ces pratiques interrogent le sens même de la transmission des savoirs et la définition profonde des missions de l’école. Elles représentent ainsi le modèle de ce que devrait être l’école au quotidien : ce que M. Lipman appelait déjà dans les années 1970 « une école de la pensée ».

La pratique de discussions philosophiques sur des questions qui sont forcément complexes et délicates est un exercice difficile pour les enfants et va nécessiter un apprentissage long et patient. Il en est de même pour l’animateur de ces débats. Il faut notamment accepter de changer de posture. Dans les séances de débats sur ces questions complexes, l’enseignant n’est plus le détenteur d’un savoir absolu, de la « bonne réponse ». Il faut donc savoir faire preuve d’humilité pour accepter que sur certaines questions (La Liberté, Le Bonheur, Le Bien/le Mal, L’Amour, …) même les adultes ont des doutes, des interrogations et qu’ils ne détiennent pas la « Vérité ». Toute la richesse de ces séances vient de la pluralité et de la complexité des idées qui pourront y être analysées. Tout apprentissage complexe (comme la pensée critique, le débat démocratique, le bouleversement des préjugés) nécessite patience et régularité.

La littérature est une formidable médiation pour aborder avec délicatesse les questions philosophiques. Avoir pris en compte les interrogations métaphysiques des enfants est une grande tendance aussi de la littérature de jeunesse contemporaine. Depuis les années 1960, la société a reconnu aux jeunes enfants de plein droit le statut de sujet digne de respect et qui a besoin d’être guidé dans son cheminement existentiel. La littérature dite « de jeunesse » est toujours révélatrice de la façon dont une époque se représente le monde de l’enfance. Quand une société considère l’enfant comme un petit être ignorant, dénué de raison, comme une « petite chose innocente » qu’il faut protéger du monde et des préoccupations des adultes, on ne peut lui offrir que des récits très édulcorés, mièvres ou moralisateurs, sans aucune profondeur et subtilité littéraire ou philosophique. Or, le développement de la psychanalyse depuis les années 60 a permis à la fin du XXe siècle le développement d’une nouvelle littérature ambitieuse qui aborde des sujets graves et profonds. Ils ont besoin de grands récits et sont capables d’interprétations complexes. La fiction littéraire permet aussi d’expérimenter de nouveaux rapports au monde. L’imaginaire est comme un immense laboratoire où les Hommes peuvent modeler, dessiner, redessiner à l’infini les situations, les dilemmes, les problèmes qui les travaillent. Dégagée des contraintes du réel empirique, des lois de la physique, et même des lois de la morale, la fiction permet de vivre par procuration ce que le réel, seul, ne nous permettra jamais de vivre : Je peux devenir invisible, comme le berger Gygès dans la République de Platon, et expérimenter la possibilité infinie de la transgression de la loi et des règles du Bien et du Mal.  Dans les ateliers de philosophie, les enfants se servent des personnages des histoires – Cosette, Robinson, Peter Pan, etc. – pour penser et s’approprier authentiquement et publiquement de grandes questions métaphysiques universelles (la solitude, l’amour, la peur de grandir, la tragédie de la condition humaine). Pour l’enfant, les histoires jouent un rôle de médiation nécessaire qui donne forme à des problématiques éthiques ou existentielles. Elles les aident à grandir en donnant sens au monde et à l’existence.

Ces pratiques reposent ainsi sur une certaine représentation de l’enfant qui n’est plus une petite chose innocence et ignorante mais un sujet digne de respect et d’écoute et qui est en prise avec le monde et la condition humaine. Jacques Lévine parlait de l’enfant comme d’un « interlocuteur valable ». C’est bien une certaine éthique de la relation à l’enfant qui se joue dans l’atelier de philosophie. L’enfant, en tant que regard neuf, fait à chaque pas l’expérience originelle aux sources de toute pensée humaine : l’étonnement devant le monde. Il est par excellence celui qui, selon l’expression de Gilles Deleuze, fait “l’idiot ” et pose la question du pourquoi et de l’essence des choses en toute naïveté et intensité. Ces moments sont donc des moments possibles d’une parole et d’une pensée authentique. Il ne s’agit pas cependant d’y dire tout et n’importe quoi ! mais bien d’apprendre à construire collectivement une pensée rigoureuse (penser par soi-même et avec les autres). L’enseignant est le garent à la fois de cette éthique et de cette exigence. L’Unesco et l’Université de Nantes portent la première et unique Chaire au monde spécifiquement consacrée à la pratique de la philosophie avec les enfants[1]. Elle répond à des impératifs éthiques et politiques : permettre à tous les enfants d’acquérir un esprit critique, une rigueur de pensée et des clefs culturelles qui leur permettront d’analyser et de comprendre le monde. Toutes les initiatives d’ateliers de philosophie avec les enfants – que ce soit à l’École ou dans la cité – sont des actes politiques qui visent à démocratiser la culture et la réflexivité citoyenne.

Edwige Chirouter

Maitre de conférences. HDR. Université de Nantes/INSPE. Chercheure au CREN
Titulaire de la Chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ».

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