7 June, 2020
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Pourquoi je n’écrirais plus de spectacles féministes

« Les féministes étaient vues comme des casse-pieds, des mal baisées, des hystériques, » eh bien, c’est toujours le cas

Passée ma période de sidération, puis d’introspection, j’ai décidé d’en ouvrir une nouvelle : celle de la création.

Mais avant de laisser mes doigts courir sur le clavier, il m’a fallu regarder la réalité en face et prendre une décision raisonnéeet raisonnable : je n’écrirai plus de spectacles féministes ! Et voici pourquoi.

Au début de mon travail je suis partie d’un calcul simple, et d’une logique implacable (si vous rajoutez « toute féminine », je vous lâche une nuée de Femen.)

Partant du principe que le public d’un festival de théâtre comme Avignon (paix à son âme) est composé de 75% de femmes, je me disais naïvement qu’elles choisiraient presque les yeux fermés un spectacle féministe. Et ce fut le cas… le public frôlait les 90 % et même parfois 100% ! On était entre nous.

Je me disais aussi, qu’avec un sujet comme le viol, les violences à l’égard des femmes, la vague #Metoo m’aiderait à rencontrer des militantes. Je n’ai pas été déçue, elles étaient bien au rendez-vous.

Comme l’écriture de ce spectacle (1) est très découpée et la mise en scène percutante, les jeunes sont embarqué.es, captivé.es, et participent activement à nos échanges.

Et puis il y a le fond : la rencontre avec King Kong Théorie de Virginie Despentes qui m’a sauvé la vie. Et, je le sais aujourd’hui, je suis loin d’être la seule, très loin. Des jeunes, des plus vieilles se sont reconnues dans ce cri, dans cette révolte. Et ensemble nous faisons corps et nous nous (re)levons. C’est magnétisant.

MAIS…

MAIS ce spectacle est programmé exclusivement en novembre et en mars ! Merci aux associations qui se battent avec vigueur et détermination. (2)

Donc deux rendez-vous : en mars pour la Journée internationale des droits des femmes, et, en novembre, pendant la Semaine de lutte contre les violences faites aux femmes.

Le reste de l’année ? Silence… Un peu comme si on ne devait programmer les spectacles qui traitent de la Révolution que le 14 juillet, ceux de la guerre le 11 novembre ou le 8 mai, des pères et de la musique le 21 juin, et des poissons le 1er avril.

Faut-il chercher l’explication du côté des directions de programmation ? Par exemple, le fait que beaucoup d’hommes soient aux manettes et les femmes aux commandes de petites structures, et donc, avec beaucoup moins d’argent (3) ?

Pardon pour la question un peu abrupte… Les hommes auraient-ils peur ?

Et, si oui, de quoi ?

De notre pouvoir naissant ?

De perdre le leur ?

Agnès Varda disait qu’avant, « les féministes étaient vues comme des casse-pieds, des mal baisées, des hystériques, » eh bien, c’est toujours le cas. Et encore, casse-pieds, c’est mignon non ? 

Les programmateurs n’ont pas envie, ils ont peur tout simplement. J’en suis désolée, chère Agnès, mais nous ne faisons pas envie. Nous ne faisons pas vendre. Pas glamour, les femmes qui grognent.  

Vous l’aurez compris, il faut beaucoup de courage pour défendre ce style de spectacle. Mais la période que nous traversons a salement érodé le mien. Pourtant, mes proches savent que le courage me manque rarement.

Une réelle inquiétude monte : dans quel état sera le public après cette épreuve ? Après avoir passé des heures devant des écrans où tout était gratuit, après avoir vu des films, des concerts, des matchs de foot depuis leur voiture, le public aura-t-il réellement le désir brûlant d’aller voir un spectacle d’une « hystérique qui va prendre la tête » ?

Donc je n’écris plus de spectacles féministes. Non, c’est promis. Mon prochain spectacle sera glamour, vif, facile, gai et sans prise de tête. Promis, juré !

J’ai déjà le début : si j’avais 20 ans aujourd’hui, je serais Femen…

Corinne Merle, autrice, actrice productrice

Bio : investie pendant des années dans la communication pour des petites et UNE grande cause (en 2004, L’Appel à la Fraternité), dans l’organisation d’évènements pour des collectivités locales, dans la création de fêtes citoyennes rassemblant associations, villes, personnes d’âges et d’horizons variés, le théâtre la rattrape et lui revient en plein cœur avec des spectacles pour les femmes ET les hommes.

Aujourd’hui, elle écrit, joue, produit des spectacles féministes, mais pas que…

(1) COMMENT VIRGINIE D. AU SAUVÉ MA VIE, de et avec Corinne Merle. D’après King Kong théorie de Virginie Despentes  – Mise en scène François Jenny – Lumière Luc jenny

(2) Festival Femmes du Monde, Association Du Côté des Femmes, Projet Sid’amour, MJC Centre Social La Souterraine, Délégation Départementale du Droits des Femmes de la Creuse….

(3) Savez-vous que les femmes occupent plus de postes à responsabilité dans l’Armée que dans le secteur des Arts et de la Culture ? http://hf-normandie.fr/index.php/quelques-chiffres/

Photo crédit © Sylvie Berche

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