7 June, 2020
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Pour les femmes migrantes, un chemin de violence

Les expériences migratoires diffèrent selon le sexe

Le parcours migratoire des exilé.e.s qui tentent de trouver un avenir meilleur en Europe est de plus en plus long et périlleux. Les politiques migratoires restrictives mises en place par les pays européens sont non seulement inopérantes mais elles contribuent à aggraver les conditions des parcours migratoires.

L’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme de février 2020 légitimant les reconductions expéditives de migrant.e.s ne représente qu’un nouvel épisode insensé et inhumain de la politique européenne en matière d’accueil. Nous assistons à une escalade sécuritaire, véritable fuite en avant, qui se traduira, par de nouveaux obstacles aux conséquences encore difficilement mesurables pour les personnes les plus vulnérables : les exilé.e.s. en recherche de sécurité.

L’importance de l’analyse genrée

Dans un tel contexte, il est primordial d’observer le phénomène migratoire par le prisme d’une « analyse de genre » pour comprendre combien les expériences migratoires diffèrent selon le sexe : les femmes migrantes ont non seulement des raisons propres qui motivent leur départ (qui peuvent être liées à l’inégalité d’accès à certaines ressources, institutions ou services, à leurs rôles familiaux et sexuels, au poids des attentes qui pèsent sur leurs épaules) mais vivent également de multiples expériences de violences spécifiques durant le trajet migratoire, qu’elles soient sexuelles, économiques, psychologiques, institutionnelles.

Arrivées en Belgique, les migrantes sont à nouveau exposées à différentes formes de violence, parfois même dès les premiers contacts avec l’Office des étrangers où elles se rendent pour introduire leur demande de protection internationale.

Par ailleurs, verbaliser leurs récits de vie et les raisons pour lesquelles elles ont fui leur pays en outre enclencher un mécanisme psychologique qui les amènent à revivre les violences vécues, notamment au travers les effets de la mémoire traumatique. À cela s’ajoutent les multiples discriminations quotidiennes liées au « racisme ordinaire » : rejet d’une couleur de peau, d’une langue, d’une religion, etc., accentuées par des ruptures propre à l’exil se traduisant par une perte des repères linguistiques, culturels et familiaux.

« Arrivées en Belgique, les migrantes sont à nouveau exposées à différentes formes de violence »     

Pour comprendre les difficultés et vulnérabilités spécifiques des femmes migrantes, il est par conséquent impératif d’analyser les phénomènes migratoires au moyen du prisme du genre mais également en mobilisant une approche intersectionnelle et post/décoloniale, considérant à la fois les multiples discriminations auxquelles les migrantes font face mais également les conditions économiques et politiques qui les enjoignent à quitter leur pays.

Au centre ADA de Pierre bleue, un projet sensible au genre

Les inégalités de genre n’épargnent pas les structures d’accueil de demandeur.euse.s d’asile. Au sein des centres, la charge des enfants incombe presque automatiquement aux résidentes, elles fréquentent beaucoup moins les espaces collectifs participent moins aux activités que les hommes, etc.

De plus, elles font face à diverses violences et agressions sexuelles au sein et autour des centres – notamment de la part d’hommes belges profitant de leur vulnérabilité accrue -. Suite à ces constats, le centre Croix-Rouge d’accueil de demandeur.euse.s d’asile « Pierre bleue » s’est spécialisé dans un accueil adapté aux femmes les plus vulnérables et se présente désormais comme un « laboratoire » portant un projet spécifique qui cible les violences de genre.

Ce projet est élaboré à partir de la méthodologie de l’empowerment, réfléchie en collaboration avec l’ONG bruxelloise « Le Monde selon les femmes », et d’éléments provenant de l’intervention féministe. L’empowerment se traduit par un processus individuel et collectif visant le renforcement du pouvoir des femmes et la modification des structures sociétales générant les inégalités de genre.

La mise en œuvre de cette méthodologie au sein du centre « Pierre bleue » comporte deux volets : un volet individuel (qui se traduit à travers une attention et un suivi particulier) et un volet collectif (à travers l’organisation de diverses activités en partenariat avec des organisations telles que Vie Féminine, le GAMS, Garance, la FUCID, Le collectif des femmes de Louvain-la-neuve, De plume et de miel, etc., et se basant sur des thématiques telles que la confiance en soi, la gestion des émotions, l’auto-défense, les droits des femmes, etc.).

« Au sein des centres, la charge des enfants incombe presque automatiquement aux résidentes, elles fréquentent beaucoup moins les espaces collectifs participent moins aux activités que les hommes »

Le projet pilote de « marrainage » (le nom du projet est en cours de redéfinition) est un exemple de projet collectif mis en place au sein du centre en collaboration avec l’ONG FUCID. Il a pour objectif de permettre aux femmes accueillies par le centre de rencon­trer des femmes belges afin de se créer un réseau, d’échanger des savoirs, de vivre des échanges interculturels et de partager des moments privilégiés ensemble.

Modesta témoigne : « Ce que je trouve bien dans cela, c’est qu’on a une autre famille, une famille belge, avec qui on partage les idées, avec qui on passe beaucoup de temps, de bons moments. On apprend une autre culture. On parle de beaucoup de choses. J’apprends beaucoup de choses belges avec elle. Il n’y a pas d’interdit, chacun est libre de parler de sa culture. Les temps passés ensemble sont très précieux. »

In fine, le lien de confiance développé tout au long de l’accompagnement et du séjour à Pierre bleue est fondamental pour l’évolution positive des participantes et permet d’aborder différents thèmes et expériences traumatiques vécues. Ce travail d’accompagnement peut par ailleurs être analysé comme un travail de care envers les personnes suivies.

En conclusion, il est primordial de souligner la force et la capacité de résistance remarquable déployée par ces femmes exilées dans leurs nouvelles conditions de vie.

« L’adoption d’une perspective genre dans les différents lieux d’accueil reste une étape essentielle pour libérer la parole autour de ces thématiques essentielles et s’adresser de manière adéquate aux vécus de violences basées sur le genre »


Plus globalement, s’il est impératif de changer le système économique et patriarcal cultivant les violences faites aux femmes, l’adoption d’une perspective genre dans les différents lieux d’accueil reste une étape essentielle pour libérer la parole autour de ces thématiques essentielles et s’adresser de manière adéquate aux vécus de violences basées sur le genre.

Les difficultés rencontrées par la « sister’s house » fin février 2020, lieu d’hébergement sécurisant à Bruxelles pour les femmes « trans » migrantes (femmes migrantes qui ne demandent pas l’asile en Belgique) s’inscrivent cependant dans une dynamique tout à fait inquiétante et va à l’encontre de la considération de leurs besoins et vécus spécifique. La sister’s house a finalement pu continuer ses activités à Etterbeek.

Lauraline Michel, féministe engagée, membre du collectif OXO

« Après avoir terminé des études en sciences politiques, Lauraline Michel obtient un diplôme complémentaire en études de genre avec grande distinction en 2018. A travers son stage et son deuxième mémoire, elle se spécialise dans les questions relatives aux droits des femmes, aux inégalités de genre, aux diverses violences de genre et au féminisme de manière générale. Elle travaille ensuite durant 6 mois au bureau social du centre Croix Rouge pour demandeur.euse.s d’asile « Pierre bleue » à Yvoir et durant les 9 mois suivants, en tant que « référente thématique Accueil des femmes vulnérables & Questions liées au genre ». Elle a par ailleurs cofondé le collectif féministe et artistique OXO ».

De quoi rêvent-elles ? 

« Je veux aller à l’école pour bien apprendre le français, écrire. Si tu n’as pas ça, tu ne peux rien faire. » 

« Beaucoup de rêves dans ma tête, mais c’est mon rêve en première position là, mon rêve premier, je gagne des papiers. Si moi je gagne des papiers, je fais formation, je travaille, ça c’est mon rêve. Mon rêve, je travaille. »

« J’en ai plein. Beaucoup de rêves. Maintenant mon rêve d’abord c’est de sortir d’ici et les autres vont suivre. Parce que tout est conditionné ici. Mais vraiment […] je suis pour le projet, je suis pour tout ce qui est avec la justice à l’égard des femmes […] parce que ce qui est arrivé à moi, je ne veux pas que ça arrive aux générations qui vont venir après moi. »

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