8 July, 2020
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Les liaisons dangereuses

Benjamin Griveaux : de la divulgation à la sidération

La vie privée des politiques au cœur d’enjeux de réputation

La publication de la sextape de Benjamin Griveaux est aussi spectaculaire que déstabilisante. Mais est-elle vraiment une monstruosité générée par notre siècle et nos réseaux sociaux ? Un danger pour notre démocratie ? De César à Marie-Antoinette, des affaires Caillaux à Markovic, du départ de « Cécilia » à l’infidélité de « François », la vie privée des politiques a toujours été au cœur d’enjeux de réputation – donc de pouvoir. Une certitude : mieux vaut être Machiavel que Tartarin.

Affaire Griveaux, après le choc de la vidéo, le poids des mots : « abaissement de la démocratie », « piétinement de l’état de droit ». La diffusion, urbi et orbi, du désormais célèbre exercice d’onanisme matinal, est-elle vraiment un « tremblement de terre dans l’histoire politique », comme l’affirment politiques et éditorialistes ?

La démocratie n’est pas née de la dernière pluie et devrait se remettre de ce (mauvais) coup de mauvais goût. Quant à la publication et à l’instrumentalisation de la vie sexuelle (réelle ou fictive) des hommes et femmes de pouvoir, elles n’ont rien d’une « première historique ». On peut même dire qu’il s’agit de la plus vieille ficelle du monde dans l’un des plus vieux (et violent) métier du monde : la politique. Pourquoi ? Sans doute parce qu’aucune autre fonction ne repose autant sur ce qu’on appelle aujourd’hui la « réputation », avec au cœur du rapport qui lie les élus et leurs électeurs, les tenants du pouvoir et leur affidés, cette question : « qu’est ce qui te rend apte et digne à me représenter/ à régner ? ».

De Jules César à Marie-Antoinette

Baguenaudons donc au fil des siècles ! Commençons par citer Jules César, qui traina comme un boulet politique une réputation d’homosexuel « passif » (le problème pour ses contemporains n’étant pas l’homosexualité mais la passivité dans la relation) : le romain avait noué une relation avec Nicomède, roi de Bithynie, et subit ensuite, pendant des années, les railleries, libelles, chants, surnoms graveleux et sous-entendus de ses pairs – y compris de Cicéron. Les « réseaux de communication » de l’époque relayèrent cette suspicion qui jetait un doute sur sa capacité à diriger – symboliquement indexée à sa virilité.

Autre exemple, plus proche de nous, Marie-Antoinette. La reine fut l’objet, dès le début de son règne, de pamphlets graveleux moquant sa supposée voracité sexuelle. Ces écrits, distribués dans les rues ou publiés dans les journaux, sont aussi grivois que ce que l’on peut voir aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Quelques titres pour s’en convaincre : « Les fureurs utérines de Marie-Antoinette », « L’Autrichienne en goguette », « Bordel royal ». Et du beau monde participait à « l’intox » : ainsi le pamphlet érotique « Les Amours de Charlot et Toinette » est attribué à Beaumarchais. Il suffit d’en lire les premiers vers pour comprendre que notre siècle n’est pas, loin de là, précurseur en matière d’égrillardise :

« Une Reine dont l’Époux était mauvais fouteur,

Faisait, de temps en temps, diversion à sa douleur, (…)

Avec un certain doigt, le Portier de l’Amour,

Se délassait la nuit des contraintes du jour (…) ;

Elle se trémoussait toute seule en sa couche :

Ses tétons palpitants, ses beaux yeux, et sa bouche,

Semblait d’un fier fouteur inviter le défi ».

Ces publications – en règle générale plus explicites et moins bien rédigées que l’exemple sus-cité… – allèrent crescendo jusqu’à la révolution, nourrissant la haine envers « l’étrangère » et corroborant l’idée que le roi, cocu, se révélait aussi impuissant à diriger le pays. D’imparables instruments politiques d’atteinte à la réputation, manipulés par les ennemis d’un régime. Que le lecteur me pardonne cet anachronisme, mais gageons que si une vidéo de Marie-Antoinette se masturbant avait existé, elle aurait, à l’époque, derechef et sans vergogne aucune, été publiée…

La presse française : lettres volées, SMS et paparazzades depuis 1914…

Les journaux, dont la plupart, depuis vendredi, jouent les vierges effarouchées, ont tous, un jour ou l’autre, violé la vie privée des politiques et révélé des secrets d’alcôve – réels ou fantasmés. Ne citons que les exemples les plus célèbres : Le Figaro, en 1914, entame une campagne contre Joseph Caillaux, alors ministre du gouvernement Doumergue. A la demande du directeur du journal, la femme de chambre de madame Caillaux vola des lettres d’amour que le ministre avait écrit à son épouse alors qu’ils étaient encore amant et maîtresse. Correspondance ensuite retranscrite dans le quotidien.

Sans aller jusqu’au meurtre réel (madame Caillaux finit par assassiner Gaston Calmette, le patron du Figaro), la presse n’hésita pas à relayer des informations touchant à la vie privée sans prudence aucune – au risque du meurtre politique. L’«affaire Markovic » agita le landernau des mois durant autour des photomontages de Claude Pompidou. Quant à l’« affaire Baudis », en 2003 (qui est, certes, en matière de gravité sans aucune commune mesure avec notre triste histoire de masturbation), elle montre aussi que la presse, y compris la « grande presse »,n’hésite pas à offrir une caisse de résonance aux accusations les plus délirantes en matière de mœurs. Pour rappel, certaines chaines de télévision proposèrent de payer des « témoins » (dont un homme qui se présentait comme « le fils naturel de Michael Jackson », c’est dire le niveau de crédibilité) pour qu’ils passent sur leur antenne raconter leurs prétendues relations sexuelles avec Dominique Baudis – lire l’excellent ouvrage « La République des Rumeurs » d’Alexandre Duyck.

Avec les années 2000, nous sommes passés du régime des « grandes affaires » qui mêlaient mœurs, grand banditisme et théorie du complot des « notables » à celui des « petites affaires ». En 2005, c’est Paris-Match qui ouvre le bal en publiant les photos de Cécilia Sarkozy, encore première dame, en compagnie de son amant Richard Attias dans les rues de New York. En 2008, le site du NouvelObs divulgue le contenu d’un SMS de Nicolas Sarkozy à la même Cécilia « Si tu reviens, j’annule tout », à quelques jours de son remariage avec Carla Bruni. En 2014, Closer « sort » l’image désormais célèbre de François Hollande sur son scooter et annonce la liaison du président avec Julie Gayet. L’année dernière, Closer et Voici publièrent la photo d’un Christophe Castaner éméché embrassant dans une boite parisienne une femme qui n’était pas la sienne… N’en jetons plus !

Alors, qu’est-ce qui est pire ? Publier une vidéo de masturbation ou des accusations non « recoupées » de viol sur mineur ? Montrer une érection ou voler puis donner en pâture des lettres d’amour ? Zoomer sur un sexe ou révéler en Une le naufrage d’un couple marié ? Avant d’hurler en meute au crime de lèse-démocratie ou de pleurer des larmes de crocodiles sur la « sauvagerie des réseaux sociaux », réfléchissons à ce que nous, journalistes, nous avons initié… Certes, les politiques ont joué avec le feu en mettant en scène leur vie privée, souvent factice, à des fins électorales – mais s’ils ont craqué l’allumette, c’est bien nous qui avons fourni le papier et nourri le brasier.

Mutilations

On l’a vu, « l’affaire Griveaux » n’est pas une première historique en matière de révélation publique d’adultère.  En France, tromper son conjoint avec une personne majeure et consentante n’est (pour l’heure) pas disqualifiant en politique. François Mitterrand menait une double vie, Jacques Chirac multipliait les conquêtes, VGE rejoignait l’Élysée à « l’heure du laitier » comme le notait, taquin, Le Canard Enchainé – quant à François Hollande, il a été plus critiqué pour sa pusillanimité que pour son inconstance. Les scandales sexuels récents se sont multipliés en politique, c’est vrai, mais il s’agissait de relations non consenties, c’est-à-dire d’agressions : DSK, Georges Tron, Denis Baupin… On n’est pas là sur le registre de la morale mais de la justice. Et c’est heureux.

Non, le scandale, ici, n’est ni le sexe (au sens générique), ni le mensonge mais bien la vidéo. Qui ne laisse rien à l’imagination. Lorsque Christophe Castaner embrasse une femme dans un bar entre deux shots de vodka ou que François Hollande passe la nuit avec Julie Gayet, on se doute bien que, dans le secret de leur intimité, ils ne jouent pas au scrabble. Dans le secret de leur intimité. Là est la clef. Une clef qui protégeait le domaine de l’inviolable. Qui n’est pas juste celui de la « vie privée », comme le répète toute la classe politique. Mais celui du sacré.

Car, l’acte sexuel en soi est, dans notre culture judéo-chrétienne, un acte sacré. Il fuit les représentations explicites (ce qui n’était pas le cas, par exemple, dans la Rome antique). Il est d’ailleurs assez troublant que Piotr Pavlenski, l’« artiste » russe par qui le scandale arrive, joue à longueur de performances avec son corps et les limites de la transgression: il se coud les lèvres en 2012 en soutien aux Pussy Riot condamnées pour une prière punk dans une cathédrale (transgression religieuse). En 2013, il s’enroule nu dans du fil barbelé devant l’assemblée législative de Saint Pétersbourg (transgression politique). En 2013, il se cloue le scrotum devant le mausolée de Lénine sur la Place Rouge (transgression de la « religion » communiste) comme, dit-il, une « métaphore de l’apathie, de l’indifférence et du fatalisme politique dans la société contemporaine ». Sans cesse, il confronte son corps aux signes du pouvoir et le blesse pour (é)prouver la violence illégitime du régime. Le corps devient « métaphore » (comme il l’affirme) de l’asservissement de l’individu par les pouvoirs politiques. A-t-il vu la publication de la sextape de Benjamin Griveaux comme une sorte de performance qui dénonce l’hypocrisie d’un parti qu’il exècre ? C’est ce que semblent indiquer les quelques mots qu’il a pu en dire. Vrai ou faux, c’est en tout cas cohérent avec presque dix ans d’activisme artistique (que l’on agrée ou pas le terme). Sauf que cette fois, il ne s’auto-mutile pas. Il mutile un autre homme de son intimité.

Le bal des tartuffes

Piotr Pavlenski, avec la publication de cette onanique vidéo, perpètre un acte transgressif. Et atteint son but. Les politiques, apeurés par cette sextape, invoquent en d’absurdes discours « l’action criminelle des réseaux sociaux » en proie à la « délation », via des « comptes anonymes ». Laissant entendre que cette affaire sent « l’ingérence de forces étrangères ».  Revenons-en aux faits : qui a relayé auprès du grand public ces vidéos hébergées sur un site dont personne ne connaissait l’existence ? Laurent Alexandre et Joachim Son-Forget. Le premier n’est pas juste un électron libre « perché » comme peut l’être le député ex-LREM : il a lui-même créé jadis un média (Doctissimo) et officie parfois comme chroniqueur pour (entre autres) l’Express et Le Monde. Il jure avoir relayé l’info « sans bien savoir » ce qu’il y avait sur le site « pornopolitique ». Quant à Son-Forget, par un exercice de contorsionniste digne du cirque de Moscou, il affirme qu’il n’a tweeté que pour s’insurger. Le bal des tartuffes, certes, mais certainement pas un bal masqué. Il n’y a dans cette histoire, de la production à la diffusion, aucun visage caché : Griveaux aborde sur les RS une jeune femme, au bout de quelques semaines de « relation » lui envoie librement des sextapes. Laquelle demoiselle les confie à Pavlenski. Le russe les met en ligne, en endossant la responsabilité. Deux comptes twiter non anonymes les relaient. Circulez, rien à ajouter. Nulle main de Moscou, juste un sexe, plein cadre.

De la divulgation à la sidération

 « Choquant » crie donc le chœur des politiques. Il n’y a, je trouve, rien d’intrinsèquement « choquant » dans une vidéo de masturbation (lorsqu’on est un adulte). En revanche, il y a tout d’obscène dans sa divulgation. Au sens étymologique du terme : « en dehors de la scène ». Jusqu’ici le théâtre social (et la politique avec ses codes, ses scènes, ses apartés, ses tirades, reste un formidable théâtre), se limitait à nos êtres en costumes. Ce que nous désirons montrer. La part de nous que nous concédons à l’ogre collectif. Dans l’ombre enveloppante demeuraient nos désirs, nos passions secrètes, les lieux sombres où nous nous consumons, aimons, trompons parfois, souffrons souvent. Puis, d’un coup, un projecteur déchire d’une lumière aveuglante cet espace de liberté. Cette clarté nous transperce en même temps qu’elle nous révèle. Et tout ce qui était caché, scellé, précieux, devient offert aux yeux du monde – nous est volé.

Publier cette vidéo de Benjamin Griveaux c’est lui voler une partie de sa liberté d’homme. Et cela nous menace tous. Une société où les citoyens veulent tout savoir de l’activité de leurs gouvernants est aussi totalitaire que celle où le gouvernement veut tout savoir de la vie de ses citoyens. Trop de lumière est, aussi, une torture.

Et l’homme créa le smartphone

J’écrivais plus haut que la représentation de l’acte sexuel (et à fortiori de l’onanisme), est prohibée dans la culture judéo-chrétienne : elle est longtemps restée cantonnée aux œuvres pornographiques, livres, images, photos et films. Il y avait, non seulement un cadre, mais parfois un projet artistique. Puis l’homme créa le téléphone portable, à la fois appareil photo, vidéo et magnétophone. La génération des moins de quarante ans a grandi en trouvant normal de se photographier, mettre en scène, filmer sans cesse – y compris durant les actes sexuels. Réservé, théoriquement, à l’usage interne du couple, la sextape est devenu un « objet en soi ». Objet de chantage (on l’a vu avec des footballeurs), de harcèlement en ligne, de racket et de vengeance (le fameux revenge porn). En ce sens, Benjamin Griveaux est bien en enfant du XXIème siècle qui n’hésite pas, au mépris de toute prudence élémentaire, à se filmer et à partager cette vidéo avec une femme quasi-inconnue.

Machiavel ou Tartarin ?

L’absence de prudence de ces politiques qui se rêvent en Machiavel mais agissent en Tartarin ne cesse d’interroger. Résumons : en mars 2019, c’est sur Facebook qu’apparurent les premières vidéos de Christophe Castaner, éméché, embrassant en boite de nuit une femme qui n’était pas la sienne. Comment pouvait-il imaginer qu’en s’exposant aussi publiquement devant une forêt de mobiles allumés, personne ne s’emparerait de l’image ? La même année, Benjamin Griveaux, encore lui, retrouve dans Le Point, quasi in extenso, une « conversation privée », enregistrée par son interlocuteur (ou un tiers) où il dézingue systématiquement tous ses concurrents à la mairie de Paris.  Nathalie Loiseau, à peine installée à Bruxelles après une campagne dont on ne peut affirmer qu’elle fut flamboyante, moque ses pairs devant un parterre de journalistes – en imaginant que tout resterait off. LR n’est pas en reste avec Laurent Wauquiez, pris au piège de l’enregistrement d’une conférence à l’EM de Lyon, où il moque les membres de son parti politique.  Comment croire que de tels propos exprimés devant un amphithéâtre plein de jeunes gens ne serait pas enregistrés ? L’«affaire Griveaux » est en ce sens la triste acmé de la naïveté de la classe politique confrontée à la réalité de la technologie.

Même Jeff Bezos, patron de l’entreprise dominante sur le marché du stockage sécurisé des données (Amazon Web Services), ne put se protéger du piratage de son smartphone.

Alors que faire ?

Les technophobes vous répondront : « piétiner les smartphones !».

Les amateurs de Mission Impossible vous murmureront d’envoyer des sextape qui s’autodétruisent en faisant pschittt….

Les cyniques glisseront que le ministre aurait été bien inspiré de se servir d’un pseudo.

Les politiques répèteront qu’il est urgent d’encadrer les réseaux sociaux.

Les moralistes vous affirmeront qu’il suffit de ne pas tromper son conjoint.

Les adolescents qui vivent dans le monde du revenge porn hausseront les épaules et vous lâcheront que ce genre de mésaventures arrive tous les jours, dans chaque cour de récréation.

Je pense que contre l’obscénité de l’époque, le seul remède reste la littérature.

Que faire donc ? Relire Choderlos de Laclos et se perdre, avec délices, dans les méandres de l’âme vénéneuse de Valmont ou de la Merteuil. Toute liaison, épistolaire comme amoureuse, est dangereuse. Le désir, le jeu, la dérive des sentiments, la confiance trahie… Notre époque n’a rien inventé.

Céline Lis-Raoux

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