7 June, 2020
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Peine mineure

Le confinement, une peine mineure, dansons dans nos jardins intérieurs

C’est ce que nous vivons en ce moment : le confinement, une peine mineure. Sauf bien sûr quand elle est associée à la maladie et à la mort.

J’aime la liberté. Après l’avoir défendue en tant qu’élue politique dans mon pays, j’ai décidé de la défendre avec l’art. Art et Prison : sur ce thème, j’ai organisé dix expositions en dix ans. Et au vu de ce que j’ai appris sur la prison, oui : notre peine est mineure. Pourtant, nombreux sont ceux qui la comparent à la prison. Alors imaginons un instant que demain, nos gouvernements nous annoncent qu’on en a pour dix ans. Et qu’il n’est plus possible de sortir, même pour faire nos courses. Le gouvernement fera déposer devant chaque porte close le minimum vital. La dégradation de nos intérieurs, alors, peut-être, s’accélérera de manière à ressembler bientôt à une prison. Car les plombiers ne viendront plus jamais.

Et il est vrai aussi que pour certains, le confinement est d’ores et déjà prison : pour les couples désunis qui cohabitent dans un espace minuscule, par exemple. Les hommes confrontés à eux-mêmes et au manque d’espace vital deviennent (plus) violents, comme en prison. Les femmes endurent davantage de violence, jusqu’à la peine majeure. Les enfants regardent. Nous le savons tous.

Où est la solution, s’il en est une ? Elle ne peut se trouver que dans cet espace alternatif, cet espace de liberté qu’est l’espace mental. Encore faut-il savoir l’habiter, cet espace, avec soi même. L’occuper, l’aimer, le développer, l’enrichir constamment. C’est cela, fondamentalement, que l’éducation, l’art et la culture doivent apporter à chacun de nous : la  conscience de la richesse de cet espace-là et la possibilité d’en jouir. C’est ce sur quoi travaillent les artistes qui vont en prison, à la rencontre des détenus. Jhafis Quintero, emprisonné pendant dix ans en Amérique centrale, grâce à l’artiste Haru Wells est devenu artiste lui-même. Il me dit souvent que : « L’activité créatrice est une condition à la survie en prison. » Oui – mais pas seulement en prison.

Celles et ceux d’entre nous qui vivons sur le mode mineur la peine du confinement avons la chance d’avoir cet acquis-là : un espace mental ouvert. Qui puisse accueillir nos corps confinés, nos corps privés d’autres corps ou souffrant de leur proximité, nos corps enfermés dans nos prisons, qu’elles soient sociales, de genre ou de béton. Et s’il est une urgence, c’est bien de cultiver tous les jardins intérieurs. L’éducation et la culture sont et restent des biens de première nécessité.

La photographe marseillaise Valérie Horwitz s’engage auprès des jeunes détenues des Baumettes, pour leur apporter, grâce à son enseignement, à son écoute, de quoi cultiver leur jardin intérieur. Elle s’intéresse, dans l’ensemble de son travail, aux espaces qui contraignent, aux espaces qui enferment – à commencer par notre propre corps –, aux espaces qui rendent notre existence propre invisible. Et c’est contre cet enfermement, cette invisibilité, qu’elle lutte avec ses propres photographies. Sa série Peines mineures a un sens différent de celui que j’ai développé ici : Valérie Horwitz photographie des détenues mineures. Dans la cour de la prison, une jeune fille se met à danser et nous offre, grâce à la photographe, une étincelle de liberté : sa liberté soudain suffisamment présente dans son espace mental pour qu’elle l’exprime avec son corps, ne serait-ce qu’un instant. D’une certaine manière, en nous donnant à voir cette jeune fille qui danse, Valérie Horwitz annule la prison même. Elle la vide de sa fonction. Au jeu à la vie à la mort de l’espace mental contre l’espace qui contraint, c’est la vie qui gagne ici. Elle gagne en toute beauté.

Alors nous aussi, nous tous qui le pouvons, en attendant la fin du confinement, dansons dans nos jardins intérieurs !

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

Photo Valérie Horwitz

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