7 June, 2020
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Parité et programmations musicales

Avant la pandémie de Covid-19, une part de mes soirées était consacrée à la consommation de musique

Avant la pandémie de Covid-19 et le confinement, une part conséquente de mes soirées était consacrée à la consommation de musique live. La semaine du 10 mars, quand on dansait encore les un·es contre les autres, je m’en suis donné à coeur joie. Du rock dans le hangar de Mix’art Myrys le samedi, du punk au Connexion Live le lundi et du rock psyché au Metronum le jeudi. Parmi les 7 groupes et 20 artistes qui sont monté·es sur scène ces soirs-là, j’ai compté 3 femmxs*, soit 85% d’hommes. L’exemple ne fait pas la preuve bien sûr, mais ce chiffre est assez représentatif de ce que j’observe au cours de mes sorties. Déformation professionnelle et militante, je ne peux pas m’en empêcher, je compte à chaque fois. C’est (presque) toujours pareil. Et ce n’est pas juste moi.

Des études de plus en plus nombreuses montrent que nous sommes extrêmement loin de la parité dans les programmations musicales, et ce quelles que soient les esthétiques. La musique classique est plus mixte, mais avec une répartition très genrée des instruments, sur laquelle travaille notamment la chercheuse Hyacinthe Ravet. Dans les musiques actuelles (rock, jazz, hip-hop, musiques électroniques), la part des femmxs sur scène se situe autour de 15%. Un écart aussi gigantesque ne peut pas être le fruit du hasard. Alors, pourquoi ? Est-ce que les femmes s’intéressent simplement moins à la musique ?

Les statistiques nous prouvent le contraire. Les jeunes filles écoutent plus de musique que les jeunes garçons, c’est ce que montrent par exemple les recherches du géographe Yves Raibaud. On sait aussi que les femmxs sont les plus grandes prescriptrices de sorties culturelles. Donc non, les femmxs ne sont pas écartées de la musique par désintérêt. D’ailleurs, « Les femmes sont plus nombreuses (60%) parmi les étudiant·es dans les filières artistiques et culturelles. À l’image d’un processus d’évaporation, elles deviennent peu à peu moins actives, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins récompensées, et enfin moins en situation de responsabilité que leurs homologues masculins ”, lit-on dans le Rapport du Haut Conseil à l’Egalité de 2019.

Étonnant, ce phénomène d’évaporation ? Pas tellement quand on sait les freins que rencontrent les femmxs dans leurs carrières artistiques. Ellxs sont très tôt exclues des réseaux de cooptation qui sont souvent des boys clubs. Ellxs sont incitées à se consacrer à leurs études plutôt qu’à leurs loisirs. Ellxs sont moins encouragées à se tourner vers les machines. Ellxs ont peu de modèles d’identification. Ellxs ont moins confiance en ellxs. Ellxs subissent les remarques et agressions sexistes et sexuelles. Ellxs ont du mal à concilier leur vie personnelle et leur vie professionnelle car le travail domestique pèse largement sur ellxs.

Finalement la socialisation genrée, les stéréotypes et les violences sexistes cultivent l’inégalité des chances et poussent les femmxs à abandonner leurs pratiques artistiques.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible d’agir pour changer les choses ! La deuxième bonne nouvelle, c’est que l’on peut toutes et tous prendre part à cette mobilisation !
En tant que public, nous pouvons choisir d’écouter plus d’artistes femmxs, d’acheter leur travail et d’en parler autour de nous.

En tant qu’artistes, nous pouvons nous soutenir et créer des réseaux de sororité. Les DJs peuvent construire des sélections plus mixtes.

En tant que programmateur·rices, nous pouvons programmer plus de femmxs. Il faut sortir de l’idée (fausse) selon laquelle les choix de programmation sont guidés uniquement par nos goûts personnels. Nous prenons déjà en compte les attentes des publics, les retours presse, le budget qui nous est alloué, l’esthétique de l’événement que nous organisons, la notoriété des artistes et bien d’autres critères encore. L’identité de genre est un biais supplémentaire tout à fait envisageable, surtout devant l’infinité de propositions artistiques existantes.

En tant qu’agence de booking, management ou label, nous pouvons de même nous intéresser au genre des artistes que nous développons. Certain·es le font déjà, en toute discrétion, et sans dévier de leur ligne artistique.
En tant que média, nous pouvons prêter attention au genre des artistes qui apparaissent dans nos colonnes et à la manière dont nous en parlons. Au delà du nombre, le choix des mots est significatif. Il s’agit de ne pas employer d’adjectifs pour décrire les artistes femmxs que nous n’utiliserions pas pour décrire des hommes (« pétillante ») et de ne pas se focaliser sur leur apparence physique.

Depuis 2016 et une prise de conscience qui a eu l’effet d’un électrochoc, La Petite prête une attention particulière à la question de l’égalité des genres dans ses actions de production de concerts. La programmation devient paritaire dans un premier temps, puis majoritairement dédiée aux artistes femmxs (3 hommes cisgenres sur 17 artistes invité·es en 2019, soit 83% de femmxs). Évidemment, ce tournant n’a rien changé aux esthétiques que nous défendons et à l’avant-gardisme de nos choix artistiques.

Étant moi-même intégrée dans des réseaux où les hommes sont très présents, j’ai d’abord eu l’impression d’arriver vite au bout des DJ localxs. Mais le fait que je ne les connaisse pas ne signifie pas qu’elles n’existent pas, cela résulte plutôt du cercle vicieux « on ne la connait pas donc on ne la programme pas, donc on ne la connait pas, et ainsi de suite ». L’avantage c’est que ce cercle fonctionne aussi dans l’autre sens ! Depuis que la programmation de La Petite est ouvertement féministe nous recevons ainsi beaucoup plus de propositions en ce sens. J’ai même partagé mon annuaire de DJ localxs avec d’autres organisateur·rices de concerts de Toulouse et cette mise en commun nous a permis de recenser une quarantaine de personnes !

Pour répondre à l’idée reçue selon laquelle « si les femmes sont moins visibles c’est parce qu’il n’y a pas assez de projets intéressant portés par des femmes, les programmateur·rices n’en trouvent pas », nous avons également lancé le média Girls Don’t Cry qui met en avant chaque jour une oeuvre créée par une femmx et qui correspond à notre ligne artistique. Plus de 1500 brèves ont déjà été rédigées et nous ne manquons toujours pas d’idées !
Enfin, en collaboration avec les artistes ellxs-mêmes, La Petite construit un programme de formations professionnelles et de workshops qui répond à leurs besoins spécifiques : réagir face au sexisme, prendre confiance en soi, développer son réseau, organiser son temps de travail, etc.

J’ai bon espoir que les luttes et les initiatives féministes accélèrent le changement des mentalités pour que nos scènes deviennent plus représentatives de la diversité de nos publics.

Nous sommes plus de la moitié de l’humanité et nous en avons assez d’être dans l’ombre. A bientôt dans le monde d’après.

Camille Mathon, 
directrice artistique – La Petite

*femmxs : femmes, personnes transgenres, queer et non-binaires Nous utilisons l’accord au féminin majoritaire.

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