7 December, 2019
HomeOn InformeCultureOù étaient les femmes en Mai 68 ?

Où étaient les femmes en Mai 68 ?

Quel rôle ont-elles joué lors ce soulèvement étudiant et ouvrier qui a paralysé la France ?

Aujourd’hui on en parle presque avec nostalgie de cette atmosphère étrange qui règne dans la ville. La routine quotidienne s’arrête, tout le monde écoute la radio, lit les journaux et redoute la suite des événements.

Dès les premières manifestations, les femmes sont rarement visibles. Les histoires consacrées au mois de mai 68 sont orientées sur les hommes, dont certains sont devenus des écrivains, des architectes et des hommes politiques de premier plan.

Les photographes de la révolte sont Gilles Caron, Marc Riboud, Bruno Barbey et Henri Cartier-Bresson. Sont également omniprésents des hommes de « spectacle », rebelles, glamour comme Daniel Cohn-Bendit, représenté avec tout le charme d’une rock star.

Le film de William Klein,  » Grands soirs et petits matins « , tourné à Paris en 1968, est édifiant : dans toutes les réunions, débats, marches et manifestations de rue, on ne voit que très peu de femmes. Alors effectivement, l’une fait partie d’une équipe médicale, évidemment une infirmière ; l’autre répond au téléphone pour un comité de coordination des étudiants ; une troisième s’occupe des enfants des militants dans une crèche improvisée à la Sorbonne. Infirmière, secrétaire, baby-sitter – tous les rôles traditionnels !

Alors, Mai 68 devrait-il être considéré comme une affaire d’hommes ? Les femmes ont certes participé, mais la plupart du temps, elles ont été ignorées. Dans les usines, elles faisaient partie de la masse des grévistes ou participaient à des manifestations en tant qu’épouses. À Paris, il était inaccoutumé qu’elles prononcent des discours et encore plus rares qu’elles dirigent un comité.

Certes, certaines d’entre elles vont marquer les esprits, de façon romanesque :

. L’actrice Marie-France Pisier, qui fait passer la frontière à Daniel Cohn-Bendit dans le coffre de sa voiture afin qu’il ne soit pas arrêté.

. Anne Wiazemsky, actrice et épouse du cinéaste Jean-Luc Godard, qui sillonne Paris en patins à roulettes pour rejoindre la manif contre l’expulsion d’Henri Langlois, le patron de la Cinémathèque.

. La romancière Françoise Sagan, qui arrive dans sa luxueuse auto devant les barricades, poussant un manifestant à crier : « Vous venez avec votre Ferrari, Camarade Sagan ? » Sans sourciller, elle réplique : « C’est une Maserati, Camarade ! »

Il faut se rendre à l’évidence, les femmes les plus visibles sont celles qui sont hissées sur des épaules d’hommes, à l’instar de la célèbre « Marianne de 68 », Caroline de Bendern. Mannequin et fille d’une grande aristocratie anglaise, elle a été photographiée par Jean-Pierre Rey agitant le drapeau Viêt-Cong lors d’une manifestation. La photo, publiée dans les magazines Life, Paris Match, et bien d’autres, est devenue mondialement célèbre.

Alors, symboles, oui, leaders, non. « Nous étions nombreuses aux manifestations, mais pas devant ». Aussi, faut-il se rendre à l’évidence, sur les barricades et dans les universités occupées, les femmes n’ont pas de voix. Pour le sociologue Jean-Pierre Le Goff, les femmes de mai 68 étaient limitées à des rôles de secrétaires et de soutien aux hommes, « destinées à soigner les guerriers maoïstes et trotskistes ».

Mais ce n’est pas aussi simple que cela, car quelque chose émerge chez les femmes, et Mai 68 l’a cristallisé. La même année, de petits groupes se rassemblent pour débattre avec des féministes américaines en visite à Paris. Anne Zelensky et Jacqueline Feldman, deux des pionnières du féminisme français, organisent une réunion dans la Sorbonne occupée afin de débattre de la condition de la femme.

Ces manifestations féministes conduisent à la naissance, quelques années plus tard, du MLF, le Mouvement de Libération des Femmes. Les femmes commencent à s’exprimer. Dans les années qui ont suivi le soulèvement, certaines d’entre elles osent une autre vie. Caroline de Bendern s’installe en Afrique pour réaliser un film et un album. Ewa Rudling, ancienne mannequin mariée au petit-fils du peintre Matisse, abandonne sa vie confortable pour devenir photographe.

L’historienne Michèle Riot-Sarcey conclut : « Leur visibilité extérieure était rare. Imaginer qu’une « bonne femme » prenne la parole dans l’espace public, non, ça n’était guère envisageable. Les femmes étaient engagées au même titre que les hommes, mais, j’en suis témoin, les ténors étaient tous des hommes. » Flashback 51 ans en arrière, hissez-vous sur les barricades et observez !

Share

Rejoignez la Lettre des Femmes !