9 December, 2019
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Niki de Saint Phalle : une artiste entre joie et tourments.

« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur le plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour la bonne cause, celle de l’art. »

Dans sa carrière artistique aux multiples facettes, Niki Saint Phalle a associé des formes féminines audacieuses à des matériaux sombres et inquiétants. Toute sa vie, elle a bouleversé les conventions artistiques. Et son approche iconoclaste de l’identité et de la société en général en ont fait une voix importante à la fois pour le mouvement féministe et le développement de l’art conceptuel.

Contrairement à beaucoup de ses contemporains qui privilégiaient l’idée derrière l’œuvre, Saint Phalle privilégiait l’esthétique au lieu d’interroger ses structures et ses conventions. Elle a réalisé certains des environnements sculpturaux les plus ambitieux et les plus immersifs du XXe siècle et a également produit un travail intensément personnel et introverti qui reflétait sa vie intérieure.

La large influence de Saint Phalle est marquée par la diversité des identités culturelles et des communautés contemporaines qui la « revendiquent » comme étant la leur, y compris des mouvements féministes, queer et d’autonomisation raciale.

Une trajectoire

L’art féministe unique de Saint Phalle exprime à la fois l’angoisse et la jouissance, et explore les manières complexes et confuses dont la culture et la biologie co-construisent l’expérience féminine.

Ses travaux révolutionnaires sur les Nanas, la série la plus prolifique de sa carrière, relient les questions de l’autonomisation des femmes à la politique du mouvement Black Rights aux États-Unis (mouvement américain qui vise à établir une réelle égalité de droits civiques pour les Noirs américains en abolissant la ségrégation raciale).

Ses figures féminines vibrantes, rondes et colorées contrastent fortement avec les styles austères, monumentaux et souvent masculins de ses contemporaines, comme Louise Bourgeois ou Louise Nevelson (sculptrice américaine).

Sa pratique artistique est participative et collaborative à une époque où la marque du « génie » de l’artiste solitaire domine dans le monde de l’art.

Œuvres majeures de Niki Saint Phalle

Tirs (1961)

Ses Tirs ou Shooting Paintings la rendent célèbre dans le monde entier dès les années 60. Elle tire à la carabine sur des poches de peinture, éclaboussant de couleurs des tableaux-assemblages. Elle les dédie souvent à d’autres artistes qui participent eux-mêmes aux tirs : Tir de Jasper Johns, Hommage à Bob Rauschenberg (Shot by Rauschenberg.)

Le processus de création de l’œuvre d’art est devenu un événement, une performance live réalisée sous les yeux et avec la participation du public. Le spectateur est directement et physiquement impliqué dans la création d’un travail.

Ces Tirs vont attirer des personnalités du spectacle comme Jane Fonda, jeune et belle dissidente politique. « A certains égards », écrit le critique Ariel Levy, « la carrière de Saint Phalle ressemblait autant à celle de Fonda qu’à celle de Rauschenberg, construite à la croisée de l’art, du charisme personnel et du geste politique ».

Le critique Craig Staff y voit, de son côté, la mort de la peinture traditionnelle.

Crucifixion (1963)

Cette figure féminine abstraite est fabriquée à partir d’objets trouvés et fixés sur la surface plane d’un mur. Il ressemble à une méthode d’assemblage sculptural, qui associe sculpture et collage, mais introduit une troisième dimension avec des éléments qui font saillie sur une surface plane à deux dimensions. Cette œuvre répond au mélange des genres de l’abstraction du milieu du XXème siècle et constitue une illustration des premières œuvres féministes de Saint Phalle. La figure est étrangement proportionnée, avec une emphase physique sur le centre du corps : ses seins et ses hanches sont fortement exagérés.

La figure reprend les étapes biologiques et les constructions culturelles autour de la féminité : jeune et sexualisée, maternelle et abondante, âgée et confinée. La figure n’a pas non plus de bras, ce qui souligne un manque et une forme d’impuissance au sein d’une société qui définit le rôle des femmes en fonction de sa capacité de procréation.

La femme est présentée en cruciforme, symbole de souffrance et de martyre. L’oeuvre dénonce la vision androcentrique de l’Eglise (du grec andro-, homme, mâle.) Comme le dit Eunice Lipton (critique d’art), « Dans des choix formels parfaitement calibrés, Saint Phalle défigure de longs articles de foi, de l’art, de la famille, de l’Eglise. » Cette sculpture marque un moment important dans la carrière de Saint Phalle, car elle préfigure les célèbres Nanas.

Vénus Noire (1965-67)

Cette sculpture à grande échelle présente une vision non traditionnelle de la figure de la déesse. La Vénus de Saint-Phalle ne correspond pas aux stéréotypes de la beauté féminine établis par l’art classique occidental, ni ne rappelle nécessairement des formes de déesses sculpturales de l’ancien monde oriental et / ou de l’hémisphère Sud. Au lieu de cela, cette figure est à gros membres, activement en mouvement, à la peau noire et ornée d’un costume de bain coloré et caricatural. Black Venus est l’une des nombreuses Nanas noires que Saint Phalle a réalisées durant cette période, en solidarité avec le Mouvement des droits civiques. Les Nanas noires figuraient parmi les premières de la série et ont été exposées à la galerie Alexander Iolas à Paris en septembre 1965.

Comme le dit Elaine Hedges, « Saint Phalle est consciente du fait que la plupart des mythes occidentaux hérités du temps présentent peu de modèles féminins avec lesquels les femmes d’aujourd’hui – en particulier les femmes appartenant à des groupes ethniques ou raciaux minoritaires – peuvent s’identifier. » La figure voluptueuse de Saint Phalle célèbre un nouvel archétype de déesse noire. « J’ai vu une grosse femme sur la plage aujourd’hui et elle m’a rappelée une grande déesse païenne », a écrit Saint Phalle à propos de ce travail. « Le noir est différent. J’ai créé de nombreuses figures noires dans mon travail. Vénus noire, Vierge noire, Hommes noirs, Nanas noires. Le noir a toujours été une couleur importante pour moi… Le noir, c’est aussi moi maintenant. » Elle a également créé une série de Nanas blanches (ainsi que de nombreuses autres couleurs), renforçant ainsi le concept selon lequel toutes les femmes de toutes les couleurs possèdent et expriment des qualités universelles semblables à celles d’une déesse.

Niki de Saint Phalle : sa vision thérapeutique de l’art   « Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme et fournissait une structure organique à ma vie sur laquelle j’avais prise. C’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail tout au long de ma vie et cela m’aidait à me sentir responsable de mon destin. Sans cela, je préfère ne pas penser à ce qui aurait pu m’arriver. » Niki de Saint Phalle, Harry and Me. The Family Years, Zurich, 2006.

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