30 March, 2020
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« Moyen-Orient, le regard des femmes »

Les femmes sur le front du changement

Liban, Mai 2018. 

C’est une petite bicoque aux murs jaunis, traversée par un rayon de soleil hésitant auquel se mêlent les volutes d’un thé bouillant fraichement servi. 

C’est là que je rencontre Balkisse, dans un quartier pauvre de la banlieue sud de Beyrouth. Balkisse est Kurde. Elle a 49 ans, mais son visage fatigué laisse deviner le poids de l’exil et du déracinement incessant de ces dernières années. 

Entre deux gorgées de thé, elle me raconte d’une voix timide les grandes lignes de sa vie. L’ainée de dix filles, la mort de son père la propulse à la tête de la famille tandis qu’elle n’a que 17 ans. Commence alors une vie de labeur dans un univers patriarcal dans lequel les femmes ne sont pas autorisées à travailler. 

Sa voix est faible, pourtant chacun de ses mots me fait l’effet d’une claque. Au fil de notre interview, les contours de sa vie de femme dans une Syrie conservatrice, discriminatoire et aux proies à la guerre civile, se font plus précis: « Sais-tu seulement ce qu’être une étrangère veut dire? Cela veut dire que nous sommes Kurdes, nous ne sommes rien. » Ne disposant d’aucune identité, d’aucun droit ou d’opportunité, la fardeau de ses origines vient s‘ajouter à celui d’être femme. 

« Non seulement nous n’avions pas d’emploi en raison de nos origines, mais en tant que femme nous ne pouvions pas sortir travailler, nous étions supposées rester à la maison. Mais je devais gagner suffisamment d’argent pour mes dix soeurs et ma mère, pour pouvoir fuir la guerre et rejoindre le Liban. »  

En 2014, Balkisse et sa famille traversent la frontière de nuit et réussissent à rejoindre le Liban. 

Mais ce qui les attend là bas fera violemment écho avec ce qu’ils avaient laissé derrière eux: les syriens venus trouver refuge au Pays du Cèdre se voient refuser tout droit et reconnaissance légale. Dénuée de toute identité et confinée à enchaîner des petits boulots payés une misère, Balkisse s’épuise et passe tout son temps libre dans les bureaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dans l’espoir de partir un jour pour la France, où elle pourrait enfin être reconnue comme individu. 

L’interview touche à sa fin. Je demande à prendre une photo de Balkisse. Elle hoche doucement la tête et, sans un mot tourne ses yeux vers la lumière qui baigne son visage. Son regard résigné tranche avec la force de ses propos. 

Je ne connais que très bien ce regard. Il fait écho avec ceux de tant d’autres femmes rencontrées aux gré de mes reportages: femmes syriennes victimes de la guerre, femmes libanaises qui pleurent leurs fils dans les montagnes de Qaa, ou celles encore de la bande de Gaza, qu’une bougie peine à éclairer dans la pénombre d’un siège vieux d’une décennie. 

C’est le regard de ces femmes que je tente sans relâche de capturer et de transposer par la photographie. Relatant les maux qu’être femme incombe, le regard de Balkisse n’est qu’un miroir de plus de ces réalités. 

En Egypte, j’ai ainsi observé les yeux de femmes dont les corps excisés n’ont jamais réellement cicatrisé.

Au Liban, les regards résignés d’anciennes combattantes, des barrières d’acier derrière lesquelles se déploient les combats d’une guerre civile qui 25 ans auparavant les a arraché de force à leur jeunesse. 

Ou encore les yeux hagards de réfugiées syriennes ne sachant plus vers quel pays se tourner, ne sachant où entrevoir les traces d’un futur. 

Que de regards qui semblent former une mosaïque de souffrances et de peine. Pourtant, ce sont les yeux de ces femmes là qui savent, malgré tout, s’ouvrir grand sur l’avenir et faire force de résilience. Ce sont ces femmes qui, victimes de la guerre ou de la violence patriarcale, se jouent des attentes sociétales quant à leur statut purement victimaire, et se placent au front de la reconstruction et de l’engagement. 

En temps de conflit

Si mes premiers pas au Moyen-Orient m’ont démontré une chose, c’est que les femmes sont inlassablement les premières victimes des conflits. Déracinées, prises comme cibles de tactiques guerrières telles que le viol ou le harcèlement sexuel, exploitées et aux proies à la vulnérabilité .. 

Les violences subies par ces femmes lors de conflits n’est autre que la manifestation extrême des abus subis habituellement en temps de paix et des rapports inégalitaires entre hommes et femmes sévissant dans grand nombre des sociétés.

Le manque de services basiques lors de conflits ou de déplacements de population frappe par ailleurs en premier lieu les femmes, et ce de manière totalement disproportionnée. Manque d’accès aux soins médicaux, aux infrastructures sanitaires ou à la nourriture, la précarité inhérente aux conflits est un fardeau de plus pour les femmes poussées à l’exil. 

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Souad, 21 ans, pour la première fois dans un camp de réfugiés aride du Nord-Liban, pris en étau entre la mer et la frontière syrienne. 

Souad est devenue veuve peu de temps après avoir fui Homs. Son mari, me dit-elle, est mort de tristesse après leur arrivée au Liban. Tout en mes montrant des photos ternies de jours meilleurs passés, Souad m’explique avec lucidité la réalité que partage la plupart des autres femmes déplacées. 

« Je suis la femme, l’homme, la mère, la soeur. Je suis tout à la fois. » me confie-t-elle. 

S’assurer de la survie de la famille incombe à ces femmes un rôle social particulièrement lourd. Véritable ciment familial, elles se doivent d’endosser non seulement le rôle de mère, mais également celui du père, en s’assurant notamment de générer des revenus lorsque le mari est resté dans le pays d’origine ou décédé.

J’étais frappée par la force de cette femme, qui, bien plus jeune que moi, s’assurait de la survie de sa mère et de ses deux enfants, apprenait l’anglais, endossait toutes les tâches ménagères et se devait de surcroit d’assurer les travaux habituellement réservés aux hommes.

Cette multiplication des rôles demande aux femmes une capacité d’adaptation constante, qu’importe la difficulté des situations, faisant d’elles de véritable forces motrices dans la reconstruction des communautés éclatées par les conflits. 

Bien au delà du seul cercle familial, ce sont ces femmes qui, notamment en menant de nombreux mouvements pacifiques, amorcent le relèvement communautaire. 

Et pourtant, ces mêmes femmes restent totalement exclues des processus de paix et de reconstruction des sociétés post-conflictuelles. La Convention de Genève de 1949 n’est ainsi qu’un exemple édifiant parmi bien d’autres qui ont suivi: sur les 240 représentants diplomatiques, seuls 13 étaient des femmes. Entre 1992 et 2018, 13% des négociateurs, 3% des médiateurs et seulement 4% des signataires des principaux processus de paix auquel le Council on Foreign Relations a participé étaient des femmes. 

Il aura fallu attendre le 31 Octobre 2000 pour que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies adopte la résolution historique 1325, reconnaissant ainsi pour la première fois que les femmes sont non seulement touchées de manière disproportionnée par les conflits, mais qu’elles sont également indispensables au maintien de la paix et à la reconstruction des sociétés. 

La résolution préconise notamment « aux États Membres de faire en sorte que les femmes soient davantage représentées à tous les niveaux de prise de décisions dans les institutions et mécanismes nationaux, régionaux et internationaux pour la prévention, la gestion et le règlement des différends » et « à toutes les parties à un conflit armé de prendre des mesures particulières pour protéger les femmes et les petites filles contre les actes de violence sexiste, en particulier le viol et les autres formes de sévices sexuels, ainsi que contre toutes les autres formes de violence dans les situations de conflit armé. »

Société civile 

Egypte. Nul besoin d’une guerre pour voir la violence s’abattre sur les femmes. 

C’est ici plus de 90% de la population féminine qui, victime de la violence patriarcale, a vu son corps être mutilé, excisé au nom des religions et des traditions. 

La pratique de l’excision est en effet ancrée au plus profond de la société égyptienne, touchant les communautés chrétiennes comme musulmanes, aisées comme rurales. Véritable atteinte aux droits des femmes, cette pratique n’est rien de moins qu’une guerre ouverte aux femmes et à leur liberté de disposer de leur corps. 

Bien qu’ayant légèrement reculé depuis sa criminalisation en 2008, la pratique résiste cependant aux combats des ONG engagées sur le terrain, dont les moyens d’action sont lourdement limités par l’autoritarisme de l’état égyptien.

En Avril 2019, je rencontrai Maha Ahmed au Caire. A 39 ans, Maha dégage une force qui ferait trembler plus d’un homme. Avocate pour les Droits de l’Homme dans un organisme maintes fois visé par l’Etat Egyptien désireux de le faire taire, elle m’explique que le gouvernement contrôle à présent tous les financements étrangers à destination des ONG implantées en Egypte. Cela entrave totalement les différentes actions qui sont pourtant grandement nécessaires au développement du pays. Les organisations pour les droits des femmes ont notamment été amputées d’une grande partie de leur budget et beaucoup sont tombées sous la coupe de l’état. 

Mais très vite le regard de Maha s’assombrit. Parler d’excision ravive des blessures que le temps n’a encore su guérir. Elle n’avait que 12 ans lorsque sa mère et sa tante l’ont emmenée chez un barbier local. « Toute ma vie on m’a inculqué la modestie, on n’a eu de cesse de me répéter que je ne devais jamais montrer mon corps aux hommes. Et pourtant, devant ma famille complice, un homme m’a déshabillée de force pour toucher à la partie la plus intime de mon corpsC’était pour moi comme un viol se soldant par une mutilation.»

Plus encore que son corps, c’est l’esprit de Maha qui s’est retrouvé profondément mutilé. Toute l’ampleur du traumatisme se révélera notamment le jour de l’accouchement de sa première fille. Refusant de se déshabiller ou d’être touchée par les médecins, la naissance aura finalement lieu en urgence par césarienne tandis que Maha frôlera la mort. 

En Egypte, l’excision touche chaque année plusieurs milliers de jeunes filles âgées de moins de 14 ans. Si le pays affirme lutter contre la pratique en instaurant notamment une législation la condamnant en 2008, seuls deux médecins se sont pourtant vus être condamnés jusqu’à présent. L’un deux pratique encore à ce jour dans un cabinet privé. 

Pourtant, il serait là aussi trop facile de dépeindre un univers résolument contrôlé par les hommes dans lequel les femmes se retrouvent totalement amputées de leur capacité d’action. Dans les conflits comme dans la société civile, les femmes contournent ces remparts patriarcaux et n’hésitent pas à devenir de réels agents de changements avérés. 

Après avoir lentement surmonté son traumatisme, Maha a ainsi tenu tête à sa famille et a refusé de perpétrer la tradition barbare de l’excision. Sa fille Maryam épargnée, elle a poursuivi son combat au delà de sa seule communauté. Consciente des vagues de réfugiés Syriens rejoignant l’Egypte et pour qui l’excision ne figure pas dans leurs moeurs, Maha organise régulièrement des campagnes de sensibilisation et des ateliers de lutte contre la pratique au sein de ces communautés syriennes afin d’en empêcher la propagation. 

Maha n’est qu’un exemple de cet activisme parmi tant d’autres. Des femmes comme elle, j’en ai rencontré une dizaine en Egypte. Toutes ont mené à leur propre échelle une lutte active pour générer un changement sociétal concret, en dépit de la pression communautaire. Pour chacune, le refus de l’excision sur leur propre fille n’a été que la première pierre d’un combat qui brise les conventions sociales et les tabous. 

C’est dans le regard ces femmes, au Liban, en Egypte ou ailleurs, que j’ai décelé une force incomparable. Véritable miroir des luttes actuelles, elles démontrent la capacité qu’ont les femmes à s’emparer de leurs expériences afin de les transformer en vecteur de changement.

Photographier ces femmes, c’est offrir une continuité à leur regard, le porter au plus loin et espérer qu’il en croise bien d’autres. Photographier ces femmes, c’est vous forcer à les regarder en face, à reconnaître leurs souffrances et leur espoir. 

Alors peut être, enfin, ces femmes seront vues et leurs combats entendus.

Chloe Sharrock, photo-journaliste

Chloe Sharrock est photo-journaliste et travaille notamment sur le droits des femmes et la région du Moyen-Orient. Actuellement basée à Paris, elle est représentée par l’Agence Le Pictorium. 

En 2017, elle créé l’association « Alhawiat » avec Diane Semerdjian, chargée d’activisme et de mobilisation en droits humains. L’association vise à promouvoir le rôle des femmes dans les sociétés post-conflictuelles au travers de conférences et de témoignages. 

Son travail est visible sur www.sharrockchloe.com ou www.instagram.fr/sharrock.chloe 

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