7 June, 2020
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Mamans free-lance

Et si l’on franchissait le mur du silence ?

La fatigue psychologique des parents que le confinement a contraints à se convertir au télétravail tout en s’occupant de leurs enfants a focalisé l’attention de beaucoup de médias. Le cas des mères, ayant le statut d’indépendante, qui fonctionnent sur ce mode depuis des années, suscite bizarrement beaucoup moins de compassion… Zoom sur une réalité complètement éludée.

Ils n’ont pas pu vous échapper. Vous savez, ces nombreux sujets et reportages qui ont abordé depuis la mi-mars les difficultés, voire « l’enfer » des mères et pères néo-télétravailleurs, éreintés de devoir subitement assumer de front leurs obligations professionnelles et leurs impératifs parentaux. Je ne suis pas du genre à envier sur ce qui se trouve sur le CV ou sur le compte en banque de mon prochain. Et suis définitivement heureuse d’exercer mon métier et des opportunités qu’il m’offre. Il n’empêche que cet intérêt soudain pour le bien-être des télétravailleurs m’a fait grincer les dents… Maman d’une fille et d’un garçon, journaliste free-lance pour la presse magazine et auteure, je pratique depuis qu’ils sont nés ce qu’Aurélien Fleurot, le spécialiste économie d’Europe 1, a désigné comme « une nouvelle discipline olympique : le télétravail avec enfants à la maison ». Et personne ne s’est jamais enquis, durant ma carrière, de mes ressentis, de mon niveau de stress, de lassitude, de l’éventuelle pénibilité qu’il y a à faire cohabiter vie professionnelle et vie privée dans un même espace et une même temporalité.

Au-delà de ma simple petite situation, de très nombreuses femmes exerçant en tant qu’indépendantes dans les médias, le numérique, l’informatique, l’art, la culture ou la communication (j’en oublie certainement), assument leur activité à temps plein, tout en ayant constamment les deux mains dans le cambouis familial et la tête à ses aléas…. « Le plus complexe, c’est effectivement la porosité entre les deux. Ou plutôt le cumul des deux : on les pilote simultanément et pas l’un après l’autre, c’est ce qui est compliqué par rapport à quelqu’un qui évolue en entreprise. Tout en écrivant, il faut gérer le plombier qui vient réparer la fuite, la récupération des colis, le lave-linge à lancer, le linge à étendre, le repas à préparer. J’ai en permanence l’œil sur la montre : je dois aller chercher les enfants à l’école tel jour à telle heure, les emmener etc…Je suis obligée de caler tous mes rendez-vous en fonction de ce timing très minuté. Et puis comme je « suis à la maison », la question ne se pose pas : c’est moi qui m’y colle, c’est normal. Du coup, toute la charge mentale retombe sur moi » m’explique Alix Lefief-Delcourt, auteure santé/bien-être hyperactive pour plusieurs maisons d’édition et mère de deux petites filles de 7 et 8 ans. Même son de cloche chez Aurélia, rédactrice pour la grande distribution et maman de trois enfants de 21, 18 et 5 ans. « Dans la vie de couple, Monsieur s’attend à ce que l’on fasse ce que l’on pourrait attendre d’une mère au foyer alors que l’on rapporte un salaire, parfois supérieur au sien. Agaçant aussi le « tu es là aujourd’hui ? J’ai une livraison qui arrive ». Non, je ne passe pas non plus ma vie enfermée ! J’ai parfois aussi des rendez-vous qui me mobilisent à l’extérieur ».

Car l’incompréhension à laquelle sont en butte ces home working-mums est double. Condescendance de la part de la société et de ses institutions qui ne les valident qu’à moitié, les placent dans les profondeurs de leurs listes pour l’obtention des places en crèche parce qu’« après tout, vous êtes chez vous, vous n’êtes pas prioritaire », trouvent normal que les free-lance accompagnent les sorties scolaires mais inadmissible qu’elles arrivent deux minutes en retard devant la porte de la classe. « M’enfin, Madame, vous habitez tout près », et ceci même si elles ont dû, pour récupérer leurs chérubins, lâcher une réunion en ligne très importante ou un article urgent. Mais l’absence de compassion se niche également là où on ne l’attend pas forcément, dans l’entourage, au sein de la famille, de la part du conjoint, des amis ou connaissances auprès de qui il faut justifier son manque de disponibilité, notamment le fait de ne pas être joignable 24 heures sur 24 (« Mais tu es chez toi ? Tu pourrais répondre ! »), d’avoir très peu de vacances et des très rares soirées et week-ends intégralement libérés. Et qui sont loin de vous témoigner le respect qu’ils réservent aux salariés. « La plupart de mes confrères ont même tendance à me considérer davantage comme une mère au foyer qui a un job alimentaire » confie Sandra, journaliste pigiste, qui a deux enfants de 17 et 11 ans. A celles qui osent mentionner leurs rythmes (éprouvants) et leur impression d’être ignorées, les bonnes âmes répondent généralement « Tu es free-lance ? Rien ne t’empêche de travailler moins ». C’est sous-estimer la pression économique qui pèse sur les épaules des indépendant(e)s. « Si tu ne bosses pas, tu ne gagnes pas ta vie. Rien ne tombe à la fin du mois. Et tu n’as pas droit aux avantages du salarié, tel que le chômage partiel dont une large partie des Français a pu bénéficier pendant le confinement. Je n’ai pas non plus de congés payés. Je n’ai pas eu d’autre choix que de bûcher pendant cette période, même davantage, en rédigeant encore plus de livres, pour compenser les ventes en librairies qui ne se sont pas faites pendant ces deux ou trois mois. Si je veux continuer à faire ce que j’aime et à être correctement rémunérée, c’est tous les jours que je dois me bouger » précise Alix Lefief-Delcourt. D’autant que ce système du freelancing rime souvent avec le « qui va à la chasse perd sa place ». « Je pars toujours en vacances avec mon sac de culpabilité sur le dos et une pointe d’angoisse. Pendant que je suis en congé, je ne produis pas, donc je ne gagne rien ; ce qui implique de ne pas pouvoir faire de grand break. Ensuite, j’ai toujours peur que mes employeurs aient trouvé mieux dans l’intervalle et m’aient remplacée. Les patrons pour qui je bosse ne nous considèrent jamais comme faisant partie intégrante de leur boite si bien qu’on est toujours tenu à l’écart des changements de politiques, des décisions… Et s’il y a un plan social, on n’a jamais droit à rien » déplore Sandra.

C’est à cause de cela et non pas de vilaines tendances masochistes que nous pourrions avoir qu’il nous arrive souvent d’être encore devant notre ordinateur à deux ou trois heures du matin, qu’on se met très rarement sur off, y compris lorsque nous sommes grippées ou en souffrance personnelle… Parce que refuser des missions implique mathématiquement qu’il y aura moins ou pas de revenus à la fin de mois. En ces semaines où le corps médical déploie ses forces jusqu’à l’épuisement, il serait mal venu de nous plaindre de notre sort et nous ne le faisons pas, d’autant que chez la majorité d’entre nous, être free-lance est un choix revendiqué et qu’il a certains côtés appréciables, comme de nous éviter déplacements et transports. Mais j’espère qu’au sortir de cette épidémie, vous, eux, porterez un regard plus positif sur ce que nous sommes et faisons, sur ce que ça exige comme énergie, rigueur et implication. Il n’y a pas de combat féministe mineur et la lutte pour cette reconnaissance fait partie de ceux qu’il reste à mener.

Bénédicte Flye Sainte Marie, journaliste

Bénédicte Flye Sainte Marie est journaliste en presse magazine et auteure de trois ouvrages aux éditions Michalon, Le pouvoir de l’apparence, qui analyse l’impact qu’a le physique tout au long de la vie, PMA, le grand débat, qui décrypte, en s’appuyant sur des points de vue d’experts, la réforme bioéthique et enfin Les 7 péchés capitaux des réseaux sociaux, sorti en février dernier, qui passe au crible les biais par lesquels les réseaux sociaux influencent et parfois déforment nos comportements quotidiens. Vous pouvez la retrouver sur Facebook, sur Instagram et sur LinkedIn

crédit photo Anne de Vandière

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