18 November, 2019
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L’erreur est-elle l’excuse de la bêtise ?

… mais « persévérer dans l‘erreur est diabolique ».

Au quotidien, nous nous rendons tous coupables de bêtise. Point besoin pour cela d’avoir été la victime d’un Bernard Madof ou d’un Christophe Rocancourt pendant des années ou bien d’avoir été chercheur chez Elf Aquitaine en 1976 avec la conviction que les « avions renifleurs » allaient révolutionner le monde, non !

Parce que… qu’est-ce que la bêtise ? 

C’est l’utilisation naïve d’un raisonnement incomplet ou erroné.

–             Incomplet ; parce que l’esprit n’a pas à sa disposition l’instruction ou les informations nécessaires à sa portée. 

–             Erroné ; parce que guidé, manipulé, par un environnement contre lequel il n’a pas le sens critique.

Premièrement notre éducation nous modélise jeune dans des raisonnements articulés autour de préjugés (populaires ou singuliers), d’idées reçues, d’opinions, de présuppositions : c’est ce que l’on appelle la doxa. 

Mais également par opposition à l’animal « la bête ». La bêtise renvoie ainsi au côté passionnel de l’homme. Elle signifie que l’homme n’est pas entièrement rationnel, on doit donc la tolérer, l’excuser.

Les ressorts de la bêtise sont de deux types qui correspondent à des traits fondamentalement humains et contemporains. 

Evoquons tout d’abord le conformisme.

Connaissez-vous l’expérience de Asche ? Il s’agit d’un psychologue américain qui a mis en évidence que l’individu se conforme à l’avis du groupe. Il propose un exercice très simple à 10 personnes. 9 sont complices et donnent tous la même mauvaise réponse à la question qui est posée collectivement. Le jugement de notre pauvre cobaye est alors soumis à une distorsion terrible, suivre le groupe et commettre une erreur, ou donner ce qu’il pense être (et ce qui est) la bonne réponse. 73% des personnes testées suivent le groupe, c’est ce que l’on appelle l’instinct grégaire.

Le second point à ne pas négliger, c’est le bon sentiment. Notre époque est marquée par ce « bon sentiment ». Certains l’appelleront la compassion ou l’empathie. Au premier abord, il s’agit d’une qualité qui n’est pas critiquable en soi.

Ce phénomène survient « avant » le raisonnement. Les nombreux emballements médiatiques par lesquels les mobilisations hors normes ont cristallisé des réactions populaires doivent, à postériori, nous interroger. Dernièrement l’affaire Neymar nous a offert un triste spectacle

On est en droit de se poser la question de notre sujet, la bêtise doit-elle excuser l’erreur de la foule ? 

Mais que serait une société qui ne réagit plus ? Préférons-nous une foule qui se trompe et réagit un peu trop vite, un peu trop fort ? Ou nous complairions-nous dans une époque régie par l’indifférence des peuples face à certaines souffrances ? 

Les plus grandes avancées sociales viennent de la mobilisation des citoyens pour une cause ! Certaines sont raisonnables et d’autres hâtives. C’est dans ce deuxième cas que se niche une certaine forme de bêtise. 

Et en même temps, quand le photographe Nilufer Demir fait le choix de photographier le corps d’un enfant Syrien de 3 ans mort sur une plage, il interpelle notre « bon sentiment », il veut faire réagir, et l’image fait le tour du monde. Cette sensibilité parfois nous élève, parfois nous fait faire des faux pas, des bêtises. C’est le propre de l’humain.

« Errare humanum est »

« L’erreur est humaine » …mais « persévérer dans l‘erreur est diabolique ».

Et c’est en cela que la bêtise doit être différenciée de la malveillance ou la paresse intellectuelle. 

Prenons le cas d’un patron qui connait la toxicité des produits manipulés par ses salariés, qui préfère l’ignorer à la faveur de ses profits. L’erreur devient faute, on la qualifiera même de faute inexcusable. L’intention est dans ce cas malveillante. On cherchera souvent, lors d’un procès, à qualifier cette intention. 

Dans le dossier du Médiator, les plaignants ont réussi à prouver qu’il ne s’agissait pas d’une erreur d’exploitation du médicament, mais bien d’une volonté du laboratoire de dissimuler des informations et de tromper les consommateurs. Là encore, nous ne sommes pas sur le registre de la bêtise, de l’erreur, mais bien celui de la faute. Et celle-ci n’est pas excusable. 

Mais heureusement, le monde des affaires, le monde médical, la communauté scientifique, savent depuis quelques années qu’un bouleversement extraordinaire se prépare. Imaginez ! Un quotidien sans erreur, ou chacun de nos actes sera piloté, chacune de nos décisions sera justifiée et nos pensées seront guidées par une force suprême qui, elle, ne se trompe jamais et ne fait aucune erreur. Nous ne serons plus bêtes, l’Intelligence Artificielle veille…

En quelques mots : tout ce que vous faites, tout ce que vous achetez, la façon dont vous votez, votre mode de vie… Tout n’est que data. Des scientifiques, compilent toutes ces données afin de nous garantir un quotidien sans erreur, un monde sans « bêtise ». 

Cette révolution est déjà en route. La grande distribution ne se trompe plus puisqu’elle sait que vous êtes plus haricots verts que lasagnes. Amazon a anticipé que 3 semaines plus tard vous aurez envie du dernier libre de Bernard Weber. Des recruteurs ne lisent plus vos CVs, mais proposent du recrutement prédictif. Et même les télés réalités envisagent de vous lier pour la vie en exploitant les résultats de sombres tests qui ont la prétention de cerner votre personnalité et l’histoire de votre vie en 100 questions. 

Juste pour le plaisir, je vais vous raconter l’histoire d’une expérience menée aux Etats Unis sur la myopie. A l’analyse d’études scientifiques et de data, les chercheurs ont posé l’hypothèse que les veilleuses dans les chambres des bébés les rendaient myopes. En effet, l’échantillon « bébé dormant avec une petite lumière » s’avère plus atteinte par cette déficience visuelle. Pourtant après relecture, quelques mois plus tard, on s’aperçoit, que les enfants à qui on a laissé un éclairage dans la chambre, ont des parents myopes. Le papa et la maman préféraient pouvoir être guidés par la lumière quand le bébé pleurait la nuit. La présence d’une veilleuse semble alors beaucoup moins impactante que l’hérédité. Que ne fait-on dire à la data ?

Le problème c’est qu’aujourd’hui les raisonnements relevant de l’exploitation de ces données sont plus difficilement mis en cause puisque la data ne fait pas d’erreur.

Alors je ne sais pas si l’univers qu’on nous promet vous séduit, moi non. 

J’aime un monde où le quidam se ridiculise sur un plateau télé en chantant à tue-tête un vieux tube, un monde où l’humain se trompe, le monde léger du gaffeur qui nous amuse, où je peux négocier avec un gendarme qui m’interpelle alors que j’ai emprunté un sens interdit par mégarde, un monde où quand, de bonne foi, on reconnait sa bêtise, alors on en est excusé. 

Chers lecteurs, je ne sais pas si vous préférez le monde de la data, mais moi j’espère que vous serez convaincus qu’il reste une place au pardon de l’erreur pour excuser la bêtise.

Elvire del Fondo

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