18 November, 2019
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Le pouvoir du regard de Greta Thunberg

« Elle a les yeux revolver… »

Adolescente effrontée et / ou porte-parole d’une génération ?

À entendre le climato-sceptique Marc Morano, la militante du climat Greta Thunberg  « vend de la peur. » Il l’accuse de la « semer chez des millions d’enfants ».

Il a raison – du moins en partie. L’intervention de Thunberg  devant le parlement suédois l’année dernière a contribué à déclencher un mouvement mondial. Et sa présence sur la scène internationale met en lumière un fossé béant entre les générations actuelles et futures.

C’est peut-être la peur évidente de Thunberg qui donne autant de force à son regard.

La crainte du changement climatique n’est pas une idée difficile à vendre. Pour la plupart des gens, il est probable que la terre va bientôt basculer dans le chaos, avec au passage plus de tempêtes chaque année, plus de vagues de chaleurs meurtrières, plus de glaciers fondant dans l’océan. Nous venons tout juste de comprendre à quel point cette escalade est terrifiante.

Peut-être que quelqu’un aurait dû vendre la peur aux jeunes lors des décennies précédentes.

Comme Thunberg l’a mentionné aux Nations Unies à l’assemblée des dirigeants mondiaux, « je ne devrais pas être ici. Je devrais être de retour à l’école de l’autre côté de l’océan. »

Le président Donald Trump n’a pas jugé bon d’assister au discours de l’adolescente. Il avait mieux à faire. Plus tôt dans la journée, il écoutait le Premier ministre indien Narendra Modi évoquer des questions telles que « la conservation du gaz de cuisine propre » avant de plier bagage. Trump et Thunberg se croiseront furtivement.

Question de Thunberg, adressée au président américain : « Comment osez-vous ? » Son regard noir traverse une salle encombrée de journalistes et de gardes du corps. Mais, pendant cette fraction de seconde, ce n’est pas de la colère sur son visage… Ce que les spectateurs ressentent, c’est un immense fossé générationnel et toutes les attentes d’une jeunesse qui constate déjà les dégâts liés aux bouleversements climatiques. La différence entre eux réside dans une incompréhension totale du monde chez le président américain, de ce que signifie vivre aujourd’hui et de ce à quoi ressemblera demain.

Les luttes générationnelles ne sont pas nouvelles, mais aujourd’hui les enjeux n’ont plus rien à voir. Le réchauffement de la planète est la question la plus urgente, qui inspire une crainte existentielle, si ce n’est une crainte absolue, chez les jeunes.

Le dérèglement climatique laisse envisager de sombres perspectives économiques qui vont impacter les Millennials et la génération Z. Ne pas être en mesure de s’offrir une maison pourrait bientôt être le moindre de leurs soucis. L’élévation du niveau de la mer pourrait bouleverser le monde de l’immobilier tel que nous le connaissons, sans parler des migrations de masse qu’elle devrait causer, l’amplification des inégalités économiques déjà croissantes et des xénophobies exacerbées. Les changements climatiques augmenteront le risque et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes, avec toutes leurs conséquences économiques. En ce qui concerne la question de l’emploi – sans parler des carrières -, chacun devine. Même dans l’état actuel des choses, les jeunes ont du mal à accéder à la mobilité ascendante.

À moins que les choses changent – immédiatement.

Thunberg – et les millions de personnes qui ont participé à ses manifestations au cours de la dernière année – demande plus que des mesures. Elle demande la qualité de vie. C’est une demande tout à fait raisonnable et légitime. Les enfants et les jeunes adultes ont été élevés dans la croyance que le système capitaliste démocratique dont nous héritons augmenterait la croissance et le bien-être de leur génération.

Ce que nous réalisons, c’est que cette promesse pourrait être une demi-vérité. En fin de compte, le système dont nous héritons n’a pu être conçu que pour le succès des générations antérieures – celle de nos parents et de nos grands-parents, et non la nôtre et encore moins celle des jeunes.

Au cours de l’été, alors que la longue campagne de Thunberg commençait à attirer l’attention aux États-Unis, le journaliste Christopher Caldwell écrivait dans les pages du New York Times : « Puisqu’une jeune fille de 16 ans n’est pas un adulte juridiquement responsable, on ne peut la critiquer avec rigueur et, même si elle se dit autiste, Mme Thunberg est une adolescente complexe. Intellectuellement, elle est précoce et subtile. Elle raisonne comme une étudiante radicale et dogmatique de la vingtaine. »

Dans le regard de Thunberg aux Nations Unies, on lit la distance entre les générations, certes, mais également la colère que cet écart a permis d’aggraver. Les adultes du monde ont été tellement négligents en laissant leurs enfants exposés aux éléments. Combien de temps vont-ils le supporter ?

Thunberg semble déterminée à combler cet écart. Et il ne s’agit pas d’espérer que des adultes comme Trump ou de sa génération viennent à la rescousse.

Si vous pensez avoir tout vu du radicalisme juvénile, accrochez-vous. Nous n’en sommes qu’au début.

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