7 December, 2019
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Le cerveau a-t-il un sexe ?

Femmes et hommes, avons tous des personnalités et des façons de penser différentes.

Introduction

            Nous les humains, femmes et hommes, avons tous des personnalités et des façons de penser différentes. Mais d’où viennent ces différences ? Sont-elles innées ou sont-elles acquises ? Quelle est la part de la biologie et quelle est celle de l’environnement social et culturel dans la construction de nos identités ? Ces questions sont l’objet de débats passionnés depuis des siècles. Avec les progrès des connaissances en neurosciences, on serait tenté de croire que les préjugés et les stéréotypes sur les différences d’aptitudes et de comportements entre les sexes ont été balayées. Ce n’est manifestement pas le cas dans la réalité quotidienne. Télévision, sites internet, presse écrite, prétendent que les femmes sont « naturellement » multi-tâches, douées pour les langues, mais incapables de lire une carte routière, alors que les hommes seraient par essence bons en maths, compétitifs et bagarreurs. Ces discours laissent croire que nos aptitudes et nos personnalités sont programmées génétiquement dans les cerveaux et immuables. Or les recherches en neurobiologie apportent la preuve du contraire. Les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale par IRM montrent que le cerveau fabrique sans cesse de nouvelles connexions entre les neurones en fonction des apprentissages et des expériences vécues. La découverte de la « plasticité cérébrale » est une véritable révolution dans nos conceptions du fonctionnement du cerveau humain. Rien n’est à jamais figé dans nos neurones quelques soient le sexe et les âges de la vie.

Différences entre les sexes et plasticité cérébrale

            Que répondre aujourd’hui à la question: le cerveau-t-il un sexe ? La réponse scientifique est oui et non (Fausto-Sterling 2012, Jordan-Young 2016, Vidal 2015). Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions associées à la reproduction sexuée. Ainsi, dans les cerveaux féminins, on trouve des neurones qui s’activent chaque mois pour déclencher l’ovulation, ce qui n’est pas le cas chez les hommes. Mais concernant les fonctions cognitives, les connaissances actuelles sur le développement du cerveau et la plasticité cérébrale montrent que les filles et les garçons ont les mêmes potentialités de raisonnement, de mémoire, d’attention.

            Quand le nouveau-né voit le jour, son cerveau compte 100 milliards de neurones, qui cessent alors de se multiplier. Mais la fabrication du cerveau est loin d’être terminée, car les connexions entre les neurones, ou synapses, commencent à peine à se former : seulement 10 % d’entre elles sont présentes à la naissance. Cela signifie que la majorité des synapses se fabrique à partir du moment où le bébé commence à interagir avec le monde extérieur. Les influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société, jouent un rôle majeur sur le câblage des neurones et la construction du cerveau (Vidal 2019). Par exemple, chez les pianistes, on observe un épaississement des régions du cortex cérébral spécialisées dans la motricité des doigts et l’audition. Ce phénomène est du à la fabrication de connexions supplémentaires entre les neurones. De plus, ces changements du cortex sont directement proportionnels au temps consacré à l’apprentissage du piano pendant l’enfance. La plasticité cérébrale est à l’œuvre également pendant la vie d’adulte. Ainsi chez des sujets qui apprennent à jongler avec trois balles, on constate après trois mois de pratique, un épaississement des zones qui contrôlent la coordination des bras et la vision; et si l’entraînement cesse, les zones précédemment épaissies régressent.

            Ces études et bien d’autres, montrent comment l’histoire propre à chacun s’inscrit dans son cerveau. Voilà pourquoi le volume, la forme, et les activités du cerveau sont très variables d’un individu à l’autre. Filles et garçons, éduqués différemment, peuvent montrer des divergences de fonctionnement cérébral, mais cela ne signifie pas que ces différences étaient présentes dans le cerveau depuis la naissance, ni qu’elles y resteront gravées. Des études par IRM réalisées un grand nombre d’individus montrent que les différences entre les cerveaux de personnes d’un même sexe sont tellement importantes qu’elles dépassent souvent les différences entre les deux sexes. Chacun des 7 milliards d’individus sur la planète possède un cerveau unique en son genre, indépendamment du fait d’appartenir au sexe féminin ou masculin.

Comment l’enfant devient fille ou garçon

            A la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses neurones se connectent et que ses capacités cérébrales se développent. Très tôt, en quelques semaines, le nouveau-né peut distinguer les différences entre les hommes et les femmes qui l’entourent, par la voix, les attitudes, etc. Mais ce n’est qu’à partir de l’âge de deux ans et demi que l’enfant devient capable de s’identifier au féminin ou au masculin. Or depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements différents selon le sexe de l’enfant. De plus, les adultes, de façon inconsciente, n’ont pas les mêmes façons de se comporter avec les bébés. Ils ont plus d’interactions physiques avec les garçons, alors qu’ils parlent davantage aux filles. C’est l’interaction avec l’environnement familial, social, culturel qui va orienter les gouts, les aptitudes et forger certains traits de personnalité en fonction des modèles du féminin et du masculin donnés par la société dans laquelle l’enfant est né.

            Mais tout n’est pas joué pendant l’enfance. Les schémas stéréotypés ne sont pas gravés dans les neurones de façon immuable. À tous les âges de la vie, la plasticité du cerveau permet de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires

de vie. La diversité des expériences vécues fait que chacun de nous va forger sa propre façon de vivre sa vie de femme ou d’homme.

Construire une culture de l’égalité

Tous ces acquis de la neurobiologie confortent et enrichissent les recherches en sciences humaines et sociales sur le genre qui analysent comme se forgent les identités et les rapports sociaux entre les sexes. N’en déplaise à certains milieux conservateurs, le genre ne nie pas la réalité biologique, bien au contraire, il l’intègre. Toute personne humaine, de par son existence et son expérience, est simultanément une être biologique et un être social. Or malgré cette évidence, les thèses d’un déterminisme biologique des différences entre les sexes sont toujours bien vivaces. Dans ces débats de société, il est crucial que les biologistes s’engagent pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l’ordre social soit le reflet d’un ordre biologique. Si les filles et les garçons ne font pas les mêmes choix d’orientation scolaire et professionnelle, ce n’est pas à cause de différences de capacités cognitives de leur cerveau. Si les femmes ont la charge des taches domestiques, des enfants et des personnes âgées, ce n’est pas à cause d’un instinct de protection naturel. Si les femmes sont victimes de violences, la faute n’est pas à la testostérone qui rendrait les hommes agressifs.

Aborder de front les préjugés essentialistes est indispensable pour combattre les stéréotypes, mener des actions politiques et construire ensemble une culture de l’égalité.

Catherine Vidal

L’auteure, Catherine VIDAL est neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur

Livres récents : Nos cerveaux, tous pareils, tous différents! (Belin 2015),  Femmes et santé : encore une affaire d’hommes? (avec Muriel Salle),  Belin 2017

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