7 December, 2019
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La Tribune du 24/3/19

Du journalisme à la photo

« Journaliste parce qu’on l’est toute sa vie et photographe pour la liberté d’expression »

J’étais journaliste, pas du tout journaliste photographe mais j’ai travaillé dans la presse écrite, à la radio et à la télévision. Je suis toujours journaliste parce qu’on l’est toute sa vie. Mais à un moment donné j’ai quitté cette profession et je suis partie au Mali rejoindre mon mari où il travaillait.

J’étais enfin en vacances, Il faisait très très chaud, la chaleur était accablante et je restais souvent dans ma chambre d’hôtel. Depuis cette chambre je pouvais observer les échoppes d’artisans, des passages de brouettes, l’une avec du linge, l’autre avec des outils. A cet instant, je réalisai que ce serait un bonheur de saisir ces images, de les prendre en photo.

Je sortis mon petit appareil, le plus banal de tous les appareils et j’ai commencé à prendre des photos depuis mon  balcon. Quelques semaines plus tard, lorsque qu’est venu le temps de rentrer en France, sur la route de l’aéroport, j’ai vu une ribambelle de petites pompes à essence décorées avec des dessins naïfs peints à la main et à ce même instant je me suis dit « je dois revenir les photographier ! »

Plus tard, mon mari et moi nous nous sommes offerts, pour nous deux, un bon appareil photo, un Canon. Mon mari ne l’a jamais touché… Ainsi j’ai débuté dans le monde de l’image en voulant photographier ces pompes à essence bigarrées que je n’ai finalement jamais revues ! Mais je me suis « rattrapée » plus tard… J’ai photographié les petits comptoirs tout aussi colorés qu’au Sénégal, ce qui a donné naissance à mon album Naive Paintings ! 

Je travaille avec ma même méthodologie que celle de reporter : je regarde où je suis, ce qu’il y a à faire, ce qui est intéressant au moment où je passe par là. J’ai toujours aimé le témoignage et par conséquent je témoigne toujours.

En revanche mon regard a changé en ce qui concerne l’art, la couleur, la poésie parce que j’ai appris à créer aussi. Le regard dans le monde entier est un langage. Ainsi j’ai appris à voir, regarder et observer les gens différemment. 

D’une certaine manière je ne cherche pas à faire une photo qui montre tout, plutôt une photo qui suggère, qui laisse un peu de place à l’imagination, à l’interprétation personnelle. J’aime montrer ce que l’œil ne voit pas toujours, l’émotion qui naît d’un rien et qui est si personnelle. Ce qui est important ce n’est pas de voir l’abstrait c’est de le ressentir.

Par exemple, dans American Dream,  je voulais photographier l’Amérique profonde. Je connais l’histoire du mythe américain et de cette Amérique qui s’est formée avec des pionniers. L’idée de l’American Way of Life, c’est l’égalité des chances et de la réussite  grâce au travail. Trouver le bonheur en s’enrichissant, pour un Américain c’est accéder à la propriété individuelle et mettre en avant les valeurs familiales : une maison, une pelouse, une voiture devant la maison, c’est une marque de réussite sociale. Donc quand vous faites une série sur cette Amérique là, vous choisissez tout ce qui peut la symboliser.

Il faut bien entendu se laisser porter par le mythe. l’American Way of Life, la Californie, Hollywood, le cinéma, David Lynch qui s’est inspiré d’Edward Hopper, tous ces symboles,  c’est toute cette culture qui vous submerge quand vous êtes sur place…  Mais on ne peut pas n’être que spectateur. Il faut aussi regarder l’Amérique en face. Essayer de situer le rêve américain dans la réalité américaine. C’est ce que j’ai tenté de faire.

L’obstacle de l’Amérique d’aujourd’hui c’est que son mythe est en train de vaciller. Je pense que c’est en partie la raison pour laquelle les Américains ont élu Trump, à mon grand regret. Sur place j’ bai profondément ressenti que l’Amérique de papa s’effondrait et que les Américains sont nostalgiques.

Socialement, ils ont un gros problème, les inégalités sont trop fortes. 90 millions sont pauvres, 46 millions font la queue devant les banques alimentaires. La classe moyenne est en train de disparaître. La crise des subprimes est passée par-là… On le ressent terriblement, et notamment à Bombay Beach où les gens vivent dans des caravanes ou dans de vieilles maisons de bois abimées. Ils sont là sous un soleil assassin avec des petits ventilateurs… Ils sont souvent obèses parce qu’ils sont pauvres et qu’ils se nourrissent mal

Les Etats-Unis sont devenus le second pays hispanophone du monde. Le tournant est historique, les minorités deviennent majoritaires.

Françoise Gaujour

Après une carrière de journaliste à la radio (France Inter, RMC, Europe 1), à la télévision (La 5, RTL 9, LCI) et dans la presse écrite, Francoise Gaujour débute la photo au Mali, dans les années 2000, attirée par les couleurs de l’Afrique. Depuis elle a exposé ses images dans plusieurs galeries parisiennes, en France et dans le monde entier.  Ses séries parlent de voyage, invitent à méditer sur beautés de la planète. Sa démarche est poétique, parfois graphique, souvent en quête d’abstraction.

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