7 December, 2019
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La Tribune du 10.3.19

« On ne t’aimera jamais pour celle que tu es, mais uniquement pour tes mèches blondes et ton nom.» 

Le tableau est posé, cette phrase sentencieuse martelée toute mon enfance par mes parents adoptifs déterminera la plus grande partie de ma vie.

Enfant non désirée, je suis abandonnée à l’âge de deux ans par ma mère génitrice qui fera le choix de suivre dans sa cavale un repris de justice, voleur de voitures…

A cette époque je connais déjà la violence d’une mère instable et alcoolique dépourvue d’instinct maternel, en grande souffrance elle-même, marquée par le manque d’affection de ses propres parents.

Elle n’avait pas eu l’occasion d’effectuer de longues études, et sous le joug de « Sois belle et tais-toi », elle misa toute son existence sur l’influence de son physique, comme elle le reconnaitra lorsque 25 ans plus tard je fus amenée à la rencontrer.

Sa première remarque ce jour-là fut par ailleurs « Oh comme tu es belle ! Moi-aussi à ton âge je l’étais et on me regardait… » Cette phrase me poignarda le cœur car elle représentait le plus grand malheur de ma vie, j’étais déjà à ce moment précis de mon existence réduite tant du côté privé que « professionnel » au bel objet que l’on s’offre et utilise occasionnellement à l’envie…

Fillette de deux ans surnommée  « Boucle d’or » ou « La poupée », j’ai déjà expérimenté les attouchements pervers et déplacés du mari de la nourrice chez qui j’étais régulièrement placée et qui fut l’endroit choisi par ma génitrice pour y déposer son fardeau avant de disparaitre définitivement de ma vie…

Confiée à l’orphelinat, pupille de l’état, mon dossier argumente ma mise en placement dans une famille candidate à l’adoption en des termes basés principalement sur la mise en valeur esthétique…  Je suis attribuée à la famille Peugeot des automobiles du même nom ; la vie est décidément pleine d’humour…

Ce nouveau foyer ne sera pas ma délivrance mais la continuité des réjouissances passées et à venir.

Ils sont de leur côté frustrés de ne pas avoir obtenu un mâle, héritier que toute bonne famille se doit d’enfanter. Leurs valeurs sont la réussite sociale et financière, à l’opposé de mes aspirations d’affection et de reconnaissance parentale.

Physiquement différente, on me reproche très tôt d’attirer les regards et on m’assène des claques lorsqu’une personne (homme ou femme) s’avise de me prendre la main ou de m’assoir sur ses genoux, afin de me manifester de la tendresse, une once d’intérêt.

Mes parents s’efforceront d’estomper toute trace de féminité en moi, me rabâchant quotidiennement qu’une femme attrayante est une traînée, que l’affection et la féminité sont des faiblesses, qu’intelligence et plastique agréable sont incompatibles. Les coups physiques scanderont des années leurs appréciations afin d’en marquer mon corps condamnable au fer rouge.

L’arrivée de mes premières règles marqua le début de la culpabilité d’appartenir au sexe féminin, face à la réaction « dégoutée », « catastrophée » de parents dont les illusions d’éduquer un masculin tombaient fatalement définitivement. Paradoxalement, je subis le regard inquisiteur dans la salle de bain de mon père adoptif, réveillant un malaise et une peur inconsciente que la nourrice me nommera des années plus tard…

Rejetée par une partie de la famille pour qui je n’étais qu’une « batarde », exclue de la société qui méprisait la « fille de », repoussée par des parents dont je ne répondais pas aux exigences, jalousée par les filles, grossièrement convoitée par les garçons, je suis arrivée à me maudire également, considérant mon existence comme étant illégitime puisque je ne trouvais ma place nulle part sur cette terre.

Après une tentative de suicide, j’ai dû trouver une raison d’être et fis le choix conditionné de répondre et surtout correspondre à toutes ces brimades qui, serinées durant des années, étaient devenues des vérités.

Je n’avais aucune valeur intérieure puisque personne ne m’autorisait ni n’écoutait l’expression de mon individualité.

Le culte de l’apparence, les préjugés, les étiquettes et les jugements, toutes ces incohérences m’ont à cette époque littéralement tuée. Mon échappatoire a été une sorte de quête à la rédemption par le sacrifice de ma vie, de mon être et de mon corps, au bénéfice de mon prochain qui était à mes yeux obligatoirement beaucoup plus méritant puisque, de mon côté, j’étais invariablement coupable ne serait-ce que d’exister.

S’en sont suivis des viols à répétition durant lesquels je prononçais « non » tout en m’excusant de prendre la liberté d’objecter l’acte, de contrarier l’autre… de tels « non », même s’ils révèlent une réponse vigoureuse et réelle, ne sont pas entendus.

Puis l’entrée dans le domaine de la prostitution, comme une évidence, un itinéraire tracé, une vocation pour déshonorer encore plus et punir furieusement l’objet des rejets successifs que j’essuyais quotidiennement depuis ma naissance.

A émotions extrêmes, choix et prises de directions identiques… d’où l’utilité d’agir avec sagesse et ne jamais se permettre de juger une personne uniquement selon son parcours ou ses décisions.

L’alcool fut mon compagnon durant toutes ces années où je me faisais violence pour surmonter une timidité maladive née d’un manque de confiance en moi pathologique.

Je connus bien évidement la violence conjugale durant 7 longues années, situation que je considérais tellement normale et méritée envers une moins que rien, une erreur, un embarras, un boulet, une femme insignifiante, que l’on qualifiait de « cul en or » coté clients comme proxénète.

Ce mode survie ne pouvait durer éternellement et j’ai voulu, il y a une dizaine d’années, mettre à nouveau fin à mes jours. Seulement, ayant trois enfants, je ne pouvais me résigner à, moi-aussi, les abandonner.

J’étais sortie du milieu de la prostitution grâce à un client formidable devenu un mari exceptionnel et avais une vie « rangée » d’apparence mais le chaos intérieur était à son paroxysme. Aucune cause extérieure à soi ne peut réparer les dégâts qu’un intérieur s’est lui-même infligé à part… lui-même…

C’est lorsqu’on est totalement démuni, que le mental lui-même baisse les armes, qu’une prise de recul se produit et qu’une sorte d’instinct de survie se manifeste pour prendre la relève de notre sauvegarde.

Alors, sur une très longue période, je suis entrée en introspection par la spiritualité dans laquelle j’ai trouvé des notions similaires aux psychothérapies classiques et m’ont permis de réaliser un véritable saut quantique, métamorphosant mon passé dans un présent créateur de futurs transcendants.

L’enfant intérieur m’a permis de me légitimer et de libérer la femme conditionnée par les épreuves et les idées préconçues que j’étais devenue.

Un accord toltèque démontrant que la réaction extérieure n’appartient qu’à celui qui l’émet et ne nous est aucunement imputable m’a autorisée à me désidentifier des attentes et sentences étrangères à moi-même.

Le pouvoir du moment présent m’a ramenée à la réalité effective, me faisant prendre conscience que je n’étais plus la fillette terrorisée et malmenée par l’abandon et que je ne subissais que des mémoires émotionnelles, qui automatiquement se manifestaient à travers une interprétation basée sur un passé révolu donc erroné.

J’ai intégré le pouvoir du pardon qui ne cautionne pas mais soustrait à l’impact désastreux qui perdure et engendre la salvatrice résilience.

J’ai remplacé l’incompréhension par l’indulgence qui a éclairé mes injustes revendications par l’acceptation de ce qui est, et non de ce que je cherchais à imposer qu’il soit. Mes parents ne pouvaient transmettre que ce qu’ils connaissaient eux-mêmes… et n’étaient pas « équipés » pour combler le vide de mes considérations personnelles, qui m’ont par ailleurs rendue aveugle à leur façon bien à eux et justifiée de manifester leur attachement.

Depuis, j’ai apporté mon témoignage à travers mon livre autobiographique « Du chaos à l’éveil spirituel » afin que d’autres y puisent la force, l’espoir de se reconstruire.

Cette histoire est celle d’une femme mais avant tout celle d’un être humain dont la quête, dès sa naissance, est celle de l’amour, et qui se soumet aux divers conditionnements comme on vend son âme au diable ou se prostitue afin de répondre aux expectatives des autres dans l’espoir d’une reconnaissance, d’un signe d’affection.

Celui qui ne s’est pas trouvé est un enfant frustré et dépendant du regard et apports extérieurs : s’émanciper c’est construire l’adulte libre et suffisamment autonome pour ne plus rien attendre de son environnement et entourage, afin de ne plus jamais souffrir de désillusions. C’est au prix de cette démarche que l’on évite le risque d’être déçu, blessé, d’accumuler des émotions toxiques, de développer des sentiments réducteurs pour enfin se réaliser pleinement, en harmonie avec les autres. Je transmets ces notions lors de mes stages en développement personnel car je suis persuadée qu’en réconciliant l’homme avec lui-même, on construit un monde meilleur, exempt de conflits et juste.

Cette plénitude bien évidement ne préserve pas des épreuves de la vie mais permet de les appréhender plus sagement, en tirant bénéfice des expériences les plus traumatisantes. Ma fille par exemple s’est fait violer il y a un an et demi, sur les lieux de son travail, par un collègue. Cellulairement immanquablement je lui ai transmis pas mal d’hérédités en terme d’émotions et de sentiments, les chats ne faisant pas des chiens, elle ressemble à celle que j’étais lorsqu’elle était dans mon ventre… Elle s’excuse d’exister sans avoir préalablement subi les causes à effets qui m’appartiennent et ses « non » sont de la même envergure que ceux que j’ai si bien connus, ce qui je le répète n’enlève en rien de sa signification. Cet événement lui a fait prendre conscience de la nécessité de revendiquer sa place et de se détacher des mémoires que j’ai pu lui transférer. Un mal pour un bien, en théorie difficile à mettre en pratique, mais essentiel pour qui cherche à se reconstruire lorsque la justice humaine est défaillante à cet égard… N’oubliez pas… Ne jamais rien attendre de l’extérieur mais tout s’apporter en conscience… L’abondance suivra, permettant de déverser un amour inconditionnel sur tout ce qui vit et qui est.

Alors continuerez-vous à estimer que je suis née avec une cuillère en argent dans la bouche ? Non, je suis allée la chercher au plus profond de mon être et elle ressemble plutôt à une clef de résurrection bien plus précieuse que n’importe quel métal. Rien n’est fatalité, tout est une question de point de vue, d’observation, et la physique quantique démontre clairement qu’un résultat change selon l’angle de perception apporté. J’ai métamorphosé ainsi ma vie et souhaite de même à tous ceux qui l’espèrent et le désirent… C’est possible, j’en suis l’exemple vivant et surtout vibrant.

Avec bienveillance, Aline Peugeot

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