30 March, 2020
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La société est-elle en train d’organiser l’effacement du père ?

Les dégâts causés quand le père fait l’objet d’un déni ou d’un lourd silence ou d’un mensonge

Les débats suscités par la PMA sans père ou la GPA génèrent régulièrement des arguments mettant en évidence que « la famille » n’est plus ce qu’elle était, seuls de vieux nostalgiques d’un ordre en voie de disparition s’insurgeant contre cet état de fait. Cet argument sans cesse répété par les progressistes politiques, médiatiques ou militants confond avec une insondable mauvaise foi « la famille », la généalogie et la filiation. Savoir qui est son père ne dépend en rien de l’organisation des rapports d’organisation familiale ni des modes de jouissances sexuelles des unes et des autres. Déjà dans les Dix Commandements, édictés dans une société patriarcale et surtout polygame, il est demandé de prendre acte du fait d’avoir un père et une mère. En prendre conscience implique de reconnaître ces différences (difficiles à définir, certes) irréductibles que sont la différence des sexes et la différence des générations. La mère est potentiellement porteuse de l’enfant, le père ne l’est pas. Il s’en suit qu’une autre qui le peut ne peut pas être identifiée en tant que père, quoiqu’en dise notre Président. Un père est à la fois réel, imaginaire et symbolique, qu’il soit ou non un bon papa. Il est l’objet d’une construction mentale et sociale prenant appui sur le réel, qu’il le souhaite consciemment ou pas. Qu’il donne ses spermatozoïdes à une femme ou à une banque, son acte physique est un acte psychique en attente d’être reconnu. 

Comme clinicien j’ai appris ce qu’il en coûte de ne pas savoir qui est son père ou sa mère mais surtout j’ai eu à entendre à de très nombreuses reprises les dégâts causés quand le père fait l’objet d’un déni ou d’un lourd silence ou d’un mensonge. On attribue souvent aux psychanalystes la croyance selon laquelle les mères seraient responsables des désordres psychiques de leurs enfants. Ce n’était en tous cas pas le résultat des travaux de Freud, de Lacan ou de Dolto. Ce sont les « psy » anglo-saxons qui ont diffusé cette théorie. Freud, du début à la fin de son œuvre, faisait du père le promoteur de la névrose, considérant que la mort d’un père est l’évènement psychique le plus important de la vie d’un humain. Encore faut-il en avoir un ! Lacan théorisait la psychose à partir de la forclusion du Nom-du-Père. Quand à Dolto, elle a montré avec des exemples cliniques devenus célèbres comment les enfants privés de père devaient se contorsionner psychiquement pour en construire un à partir d’un animal ou d’une machine à coudre activée par la mère.

C’est pourquoi l’argument selon lequel un enfant a d’abord besoin d’un tiers qui peut être quelconque est fallacieux et dangereux. N’en déplaise à notre ex-ministre de la santé (sic!) une grand-mère ne peut pas être un père sans déconstruire SA généalogie qui est sa colonne vertébrale. D’ailleurs la nouvelle loi ignore superbement la nécessité d’un tiers puisqu’elle légalise le désir d’enfant des femmes seules !!! En ce point rappelons que le fait de fréquenter des hommes – oncles, amis, etc…- ne donne pas à un enfant un père. Un père est un homme mais tout homme n’est pas un père. Pas même celui qui éduque et aime un enfant comme le démontrent les ouvrages de Pagnol: Marius, Fanny, César ou La fille du puisatier. L’éducation et l’amour sont à espérer mais sans l’institution de la filiation ils ne peuvent en rien parer aux dérives de certains êtres. Mieux vaut, dira-t-on, un enfant élevé dans l’amour d’une famille monoparentale ou homoparentale qu’un enfant éduqué dans ces familles dysfonctionnelles hétéro normées. L’argument est faible car rien ne permet de préjuger que ces nouvelles familles ne seront pas à la longue aussi pathogènes que toutes les autres. Nous ne sommes pas des mammifères indifférents à qui est le mâle qui a permis notre conception. Nous sommes liés à ces hommes qui incarnent le plus lointain passé par la généalogie et l’avenir par l’impossibilité de revenir dans leur sein : les pères.

Et pourtant, sans rien ignorer de tout cela, voilà que notre société occidentale organise légalement pour les femmes en couple ou pour les femmes délibérément seules la suppression d’une place pour le père. Même certains psychanalystes en théorisent l’inutilité … L’effet premier de cette collectivisation de l’Oedipe est, à mon sens, l’irrépressible montée des communautarismes, regroupements de frères d’infortune suscitant en réaction la montée de figures autocratiques incarnant les pères manquants : Bolsonaro, Trump, Salvini, et les leaders d’extrême droite en hausse dans tous les pays européens.

La figure du père, incarnée dans la réalité, ou pas, est l’indispensable figure de l’altérité. Dire que cette place doit être préservée n’est pas dire comment il est bon qu’elle soit occupée. Si le Père est le résultat d’ « un processus cogitatif » (Freud), ne peut-on craindre que ce processus  soit, à la longue, endommagé par cet effacement ? N’est-ce pas déjà ce que nous pouvons observer sur les « réseaux sociaux » réduisant la pensée à quelques signes transmis dans l’immédiateté?

Le Père, par son immatérialité indispensable, représente pour la psyché l’énigme de la coïncidence, du passé du présent et de l’avenir. Il est, en quelque sorte, le garant de l’altérité, aimé et haï certes !

Jean-Pierre Winter, psychanaliste

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