12 November, 2019
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La saga de Sagan

Un charmant petit monstre

Françoise Sagan avait un style de vie ostentatoire et radical lorsqu’elle ne travaillait pas sur une collection de pièces de théâtre, de romans ou de nouvelles.

Dans l’après-midi du 14 septembre 1957, elle file au volant de sa puissante et magnifique Aston Martin le long de la D448 située aux portes de Paris. La jeune femme de 22 ans, pressée par les trois amies qui l’accompagnent, appuie plus fort sur l’accélérateur. Elle se sent vivante en entendant le moteur rugir.

Elle fonce vers le sud de Paris par cette route qui suit le cours de la Seine. Près du village de Corbeil-Essonnes, la courbe est plus prononcée qu’elle ne le pense. L’Aston Martin s’échappe de la route, monte sur un talus et s’immobilise sur le toit dans un champ.

Ses passagères sortent de l’épave avec quelques coupures et ecchymoses. Sagan, elle, reste prisonnière, inconsciente dans le siège du conducteur, le crâne fracturé et des blessures internes. 40 minutes sont nécessaires pour la libérer et elle ne reprendra conscience que tard le lendemain.

Sagan fête alors la sortie de son troisième roman « Dans un mois, dans un an » et surfe sur la vague du succès phénoménal de son premier roman, « Bonjour Tristesse », publié à 18 ans, succès qui la rendra riche et célèbre, et bien déterminée à vivre aussi vite que possible. Fêtes, casinos, boissons, drogues, voitures rapides, appartement rive gauche : s’il y a un rêve à vivre, c’est bien celui-là.

« Bonjour Tristesse » : une jeune fille de 17 ans, en vacances sur la Côte d’Azur avec son père veuf, playboy, et sa nouvelle petite amie, vit son propre éveil émotionnel et sexuel. Le roman fait scandale. « Le mérite littéraire explose dès la première page et est indiscutable », écrit le Prix Nobel de littérature François Mauriac à la une du Figaro, tandis que le romancier Émile Henriot qualifie lui le livre d’ »immoral ».

Nous sommes dans la France catholique des années 50. On ne rigole pas avec les mœurs. Sagan est une pionnière. Une femme farouchement indépendante qui brise les tabous. Elle a dix ans d’avance sur son époque. Elle annonce une nouvelle génération de femmes qui veulent s’affranchir et qui n’ont que faire du regard des autres. Elle incarne un tournant social et culturel. Tournée vers l’avenir, bien dans sa peau et déterminée à fixer ses propres objectifs et limites, elle incarne cette jeunesse française qui veut s’émanciper et sortir des carcans.

Elle sera très surprise du scandale suscité par son livre. L’explication est pourtant simple : « Il était inconcevable qu’une jeune fille de 17 ou 18 ans fasse l’amour sans être amoureuse d’un garçon de son âge et ne soit pas fustigée pour cela. Il était inacceptable qu’une jeune fille ait le droit d’utiliser son corps à sa guise et en tirer du plaisir sans encourir une condamnation. Pour les trois quarts des gens, le scandale de ce roman, c’était qu’une jeune femme puisse coucher avec un homme sans se retrouver enceinte, sans devoir se marier. Pour moi, le scandale dans cette histoire, c’était qu’un personnage puisse amener par inconscience, par égoïsme, quelqu’un à se tuer ».

Pour conclure, évoquons cette anecdote sur les barricades de Mai 68.

La romancière Françoise Sagan arrive dans sa luxueuse auto devant les barricades.

Un manifestant l’interpelle :

« Vous venez avec votre Ferrari, Camarade Sagan ? » Sans sourciller, elle réplique : « C’est une Maserati, Camarade ! »

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