7 June, 2020
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La honte fait le nid du silence !

Un facteur majeur du silence des victimes

Des personnes peuvent s’interroger sur la raison du silence de certaines victimes notamment de violences sexuelles. Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte aussitôt ? s’interrogent ainsi des internautes via les réseaux sociaux suite à l’émergence des hashtags #balancetonporc et #metoo ! Ces commentaires d’allure anodine sont presque accusateurs, mettant parfois en doute la véracité des propos et des faits, soulignant à d’autres moments le besoin de la victime qui parle de se mettre en avant ou de tirer profit de la situation sociale d’un homme puissant, etc. Dans la même veine, nous entendons des réflexions fort maladroites. Tu aurais pu en parler ! Tu es sûre de ce que tu dis ? Lui, non, ce n’est pas possible !… Autant de remarques qui reflètent des a priori, remettent en cause la véracité des faits, et repoussent encore plus les victimes dans leur silence !

Alors oui il y a des raisons à ce silence, certaines sont même évidentes ! Peut-être faut-il rappeler que les hommes qui harcèlent, frappent et violent sont dangereux. Ils terrorisent leurs victimes, et s’appliquent à les faire taire, pour s’assurer une impunité. Quand les viols se passent au sein du foyer, la menace est plus grande et peut être très explicite : Si tu en parles à ta mère, je la tuerai avec toi ! En matière de violences sexuelles, les enquêtes se suivent et se ressemblent : le lieu de tous les dangers, c’est la maison ! La majorité des femmes violées le sont dans leur enfance ou leur adolescence. L’auteur.e de violences sexuelles est presque toujours connu.e de la victime et la plupart des viols sont commis sans autre forme de violence. Mais peu importe semble-t-il ! Une victime qui ne correspond pas au stéréotype du viol – commis de nuit, dans un sous-sol ou au détour d’un bois par un inconnu muni d’un couteau – continue d’être considérée comme potentiellement menteuse. On lui demande comment elle était habillée, si l’agresseur lui plaisait, la manière dont elle a résisté, voire si elle a eu un orgasme… (je me permets de préciser que toute stimulation mécanique, consentie ou pas, entraîne des effets physiologiques. Il ne s’agit bien entendu pas d’un orgasme désiré et consenti, mais d’une résultante mécanique appelée un orgaste).

Pourquoi parler ? Porter plainte ? La majorité des plaintes pour viol sont classées sans suite. En cas de poursuite judiciaire, la quasi-totalité des plaintes aboutit à un jugement en correctionnel alors qu’il s’agit de crimes relevant des Assises. Les crimes sont ainsi jugés comme des délits : les viols deviennent des agressions sexuelles, des violences, du harcèlement…

Il est difficile de savoir à qui se confier. Les femmes victimes de violences physiques au sein de la famille gardent le silence, ne portent pas plainte, n’en parlent ni à la police, ni à un.e ami.e, ou à un.e médecin. Quand elles se confient, c’est rarement à la police qui ne reçoit qu’un dixième des situations de violences physiques ou sexuelles. Les victimes cherchent le plus souvent à être comprises et reconnues plutôt que vengées. De plus, elles n’ont pas confiance dans les chances de voir leur agresseur puni !

La honte est un facteur majeur du silence des victimes notamment pour les évènements relevant de l’intime. L’humain est encore plus traumatisé, choqué, paralysé par la peur quand le traumatisme est causé par un autre humain, pire encore quand l’autre humain a l’intention évidente de lui nuire, de ne pas le considérer comme un humain à part entière, mais plutôt comme une chose ! Pour bien comprendre cela, il faut se mettre à la place de ces victimes pour saisir ce qu’elles ressentent, ce qu’elles pensent, et à quoi elles vont devoir faire face !? Sait-on d’ailleurs d’avance comment va-t-on réagir si on est confronté.e à un tel choc émotionnel, à une telle peur ? Nous éprouverons un débordement émotionnel, un mélange d’émotions comme la peur, l’anxiété, la tristesse, la colère, la culpabilité, ou la honte. Ces émotions entraînent une détresse importante, et parmi ces émotions la honte est particulièrement difficile à contrer après un trauma. Nous savons que l’expérience de honte secondaire aux agressions sexuelles est associée à la détresse psychique et à la sévérité des troubles post-traumatiques. Pourquoi ? La honte est une émotion qui survient quand on s’évalue ou quand on se juge d’une façon négative ! Elle atteint notre image de nous-même, notre confiance en soi.

La honte augmente le risque de développer un trouble de stress post-traumatique. La honte a été trouvée associée à la sévérité du trouble chez les vétérans de guerre qui ont été prisonniers de guerre et chez les femmes victimes de violences interpersonnelles. L’expérience de honte suite à un évènement peut entraîner des stratégies inadaptées comme le recours à l’usage d’alcool, l’évitement pathologique, ou des comportements d’autodestruction. Le sujet expérimentant la honte va avoir du mal à bien gérer ses émotions liées au traumatisme, ce qui va induire ou aggraver son évitement, isolement, etc.

Étant donné que l’expérience de honte est associée à des jugements de fragilité, d’image négative de soi, les victimes ressentent encore plus de stigmatisation d’avoir vécu l’événement traumatique. Ce ressenti de stigmatisation va empêcher la personne victime d’aller demander des soins appropriés et va l’empêcher d’en parler.

Alors comment réduire le ressenti de honte ? Comment faire avec la honte ! La honte est une émotion difficile à affronter et à faire avec ! Quand vous ressentez de la honte, il faut réaliser une action contraire, c’est-à-dire de faire quelque chose pour contrer cette émotion de honte, ne pas se faire du mal mais se faire du bien. Une autre stratégie est celle de la distraction, c’est-à-dire faire toute chose qui peut distraire l’attention focalisée sur l’émotion négative. Se focaliser sur une émotion négative peut l’entretenir ou l’aggraver. Se distraire temporairement peut donner du temps à l’émotion pour décroître, devenir moins intense et plus facilement gérable.

D’autres facteurs contribuent bien entendu au silence des victimes, comme la peur de ne pas être cru.e, l’oubli comme injonction sociale à différencier de l’amnésie traumatique dissociative, la proximité à l’agresseur, l’isolement, la stigmatisation, la culture ou la tolérance du viol, les freins pour en parler à la police…

Lutter contre le vécu subjectif de honte et de culpabilité peut aider à rompre le silence… Seule la victime est en capacité de décider si elle rompt le silence, quand et à qui en parler. Il est fortement déconseillé de brusquer, de hâter, ou de forcer à parler du trauma ! En parler le plus possible, informer, éduquer sans complexe permet de normaliser le vécu de honte et de culpabilité et aider chacun.e à rompre son silence !

Wissam El-Hage

Médecin psychiatre au CHRU de Tours, professeur de psychiatrie et enseignant chercheur à la Faculté de Médecine de l’Université de Tours.

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