10 December, 2019
HomeOn InformeCultureLa cuisine au cœur de la guerre froide ; Khrouchtchev et Nixon veulent la plus belle !

La cuisine au cœur de la guerre froide ; Khrouchtchev et Nixon veulent la plus belle !

Capitalisme ou communisme : quel est le meilleur système ménager pour les femmes ?

La guerre froide n’a pas eu lieu seulement entre la Maison Blanche et le Kremlin. Elle s’est jouée aussi dans les cuisines américaines et soviétiques.

1958. Les États-Unis et l’URSS souhaitent détendre l’atmosphère. Développer une meilleure compréhension mutuelle et des relations plus amicales entre les peuples de l’Est et de l’Ouest. À la suite d’un accord culturel bilatéral, décision est prise d’organiser chaque année, alternativement à Moscou et à New-York, une exposition présentant leurs dernières réalisations industrielles.

Le 24 juillet 1959 – il y a 60 ans – le vice-président américain Richard Nixon et le Premier secrétaire du Parti Communiste Nikita Khrouchtchev inaugurent la première d’entre elles, américaine, au parc Sokolniki à Moscou.

Au cœur de cette exposition, ce que l’on a appelé depuis « le débat sur la cuisine ».

Objectif : concevoir une cuisine et produire des appareils permettant d’économiser du temps de travail et de libérer les femmes.

A l’époque, l’Union soviétique devance les États-Unis en matière de technologie spatiale. En revanche, États-Unis sont en train de gagner la guerre en termes de production destinée à la consommation.

La course à la cuisine

Khrouchtchev veut  » rattraper et dépasser l’Amérique « . Les Américains présentent leurs dernières nouveautés.

Tandis que les politiciens visitent la cuisine modèle-américaine, Nixon désigne un lave-vaisselle et déclare : « En Amérique, nous aimons rendre la vie des femmes plus facile. » Khrouchtchev rétorque : « Votre attitude capitaliste à l’égard des femmes ne se produit pas sous le communisme ».

Il n’empêche. Après l’exposition, la production soviétique de produits tels que les réfrigérateurs et les aspirateurs va augmenter, et le nombre de ménages équipés de réfrigérateurs va croitre rapidement, passant de 4% en 1960 à 11% en 1965 et à 65% en 1975.

La cage dorée

Le dirigeant soviétique laisse entendre que  » ces machines ne font que retenir les femmes à la maison « , explique l’historien de l’alimentation Bee Wilson.

La cuisine américaine n’a pas  » triomphé dans les cœurs des citoyens soviétiques, même par aspiration « . Les visiteurs affirment la trouver trop spacieuse avec trop d’appareils. En août 1959, Marietta Shaginian, journaliste soviétique du journal  » Izvestiia « , écrit que la cuisine idéale n’est rien de plus qu’une  » cage dorée « . Elle la qualifie  » d’idéologiquement inappropriée  » car elle n’est pas conçue pour aider la travailleuse, mais pour compenser le manque de place sur la scène publique de la « femme au foyer professionnelle » de la classe moyenne.

Et il est vrai que la « femme au foyer professionnelle » représente un idéal américain pour les femmes de l’après-guerre. Si elle travaille à l’extérieur de la maison, un nombre limité d’emplois lui est proposé : 38% des Américaines sont employées en 1960, occupant principalement des emplois de « cols roses » comme enseignantes, infirmières ou secrétaires. En revanche, les femmes ne représentent que 6% des médecins, 3% des avocats et moins de 1% des ingénieurs.

Parallèlement, en URSS, on veut  » personnifier la modernité soviétique « . Des femmes utilisant des perceuses apparaissent à côté de femmes au foyer vêtues de robes de chambre. Les appareils ménagers deviennent des  » fusées pour les ménagères  » (les femmes devaient avoir le sentiment de participer à la conquête spatiale lorsqu’elles nettoyaient leurs maisons…)

Le mensonge salvateur

Aux États-Unis, de nombreuses féministes soulignent alors que les soi-disant dispositifs permettant d’économiser du temps de travail n’allègent pas les charges mais les alourdissent. L’écrivaine américaine Betty Freidan conteste l’idée que la femme ou la mère puisse s’épanouir à la maison.  » Même avec tous les nouveaux appareils ménagers « , déclare Friedan,  » la femme au foyer américaine moderne consacre probablement plus de temps aux tâches ménagères que sa grand-mère « .

En Union soviétique, les travaux ménagers en tant qu’emplois salariés sont pratiquement inexistants. Mais les revendications soviétiques de libération des femmes sont également contestées. De nombreux historiens, tels que Gail Lapidus, décrivent les femmes soviétiques comme vivant un  » double fardeau « . Tout en travaillant à temps plein, elles sont également responsables de leur maison et de leurs enfants, laissant ainsi aux hommes la possibilité de se consacrer à leurs loisirs.

Une chose est vraie des deux côtés de la ligne de démarcation : dans les cuisines américaines et soviétiques, on trouve rarement un homme en train de cuisiner et de récurer…

La maison était / est-elle toujours considérée comme le domaine de la femme… ?

Share

Rejoignez la Lettre des Femmes !