15 December, 2019
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La crise de la quarantaine féminine, une nouvelle réalité ?

Vers un rééquilibrage des investissements dans la sphère privée et dans la sphère professionnelle.

Au printemps, j’ai découvert l’article d’une journaliste américaine qui investiguait une crise de la quarantaine qui toucherait les femmes de la génération X. Selon elle, une bonne partie des femmes américaines quarantenaires seraient épuisées, complètement sous l’eau, et en colère. Les Françaises de la génération X, nées entre 1965 et 1980, ce sont mes amies, je suis née en 1975. Ce sont aussi certaines de mes clientes, que j’accompagne comme coach en développement professionnel.

Je me suis interrogée sur l’existence d’un phénomène comparable en France, ce qui a relancé ma réflexion autour des rapports de genre : « la charge mentale » et « la charge émotionnelle » si bien illustrées dans les BD d’Emma… Qu’est-ce qu’être un « homme juste » aujourd’hui vis-à-vis des femmes, dans notre société, question fort bien posée dernièrement par Ivan Jablonka.

Je ne suis ni sociologue, ni économiste, ni psy, mais je suis témoin d’une réalité partagée par une partie non négligeable des femmes de cette génération.

Ces femmes-là sont frustrées, se sentent sous-utilisées professionnellement et surexploitées à la maison. En plus, elles culpabilisent ! Elles culpabilisent d’avoir laissé la situation leur échapper, petit à petit, sans avoir su défendre leur territoire au moment où il l’aurait fallu.

C’est souvent quelques années après être « sorties des couches », quand la période de maternage intense est derrière elles, que ces femmes poussent la porte de mon cabinet. Elles formulent alors cette demande : je veux apprendre à dire non, développer mon assertivité et mon sentiment de légitimité, et remettre ma carrière sur les rails.

Chacun de leur parcours est unique, mais si on en dressait le portrait robot, il pourrait ressembler à ça :

Sa mère exerçait une profession à temps partiel, peu valorisée, ou bien elle était mère au foyer. A l’inverse, Elle-même a grandi avec l’idée que faire des études et avoir une carrière était un droit, voire un devoir répondant à l’injonction et l’ambition parentales. Ainsi, elle a déroulé un parcours sans faute : diplôme en poche, premier contrat et début de carrière engagé et prometteur. En chemin, Elle a rencontré un compagnon, emménagé avec Lui et ils ont gravi de concert les premiers échelons de leurs hiérarchies respectives. Puis le premier enfant est arrivé. Lui n’a pas pu prendre son congé de paternité, parce qu’il était affecté sur une mission à fort enjeu. Challenge remporté haut la main qui lui a permis de grimper une marche salariale et financière conséquente, pendant qu’Elle assumait une grande partie des contraintes liées à Bébé. A la sortie du congé mat’, pérennisant la répartition des tâches, Elle a choisi de refuser des déplacements. De fil en aiguille, le pragmatisme du plus gros salaire s’imposant en lieu et place d’idéologie de couple, Elle a renoncé à un poste à forte visibilité assorti de gros horaires, puis demandé un quatre-cinquième après la naissance du second. Parce qu’Elle « n’y arrivait plus » et que leurs moyens financiers le leur permettaient…

Il y a beaucoup de frustration chez ces femmes, qui mesurent après coup qu’elles ont sacrifié à leur famille, comme leur mère, leur épanouissement professionnel pendant plusieurs années, et porté atteinte à leur carrière et leur autonomie financière à long terme. La grande différence cependant, c’est que contrairement à leur mère, ce n’était pas leur projet. Elles ont subi cette réalité en prenant des décisions pragmatiques dictées par un système biaisé par les « masculinités de domination », comme l’explique Ivan Jablonka.

Au moment où elles prennent conscience de cette réalité, ces femmes se sentent souvent trahies par le « pacte tacite » du couple. Elles remettent en cause à la fois leur conjoint d’avoir prospéré à l’occasion de cette situation, mais surtout elles-mêmes pour leur docilité. Elles se reprochent invariablement de n’avoir pas vu ce qui se jouait, et n’avoir pas su poser sur la table, aux moments clés de leur parcours, leurs priorités personnelles et individuelles pour les faire valoir.

Il nous faudra sans doute encore quelques générations avant que ces femmes apprennent à défendre leurs intérêts propres sans honte ni culpabilité. Avant que ces hommes acceptent de renoncer aux privilèges « inconscients » dont ils bénéficient en tant qu’hommes. Pour que les couples puissent s’épanouir de façon équilibrée dans la répartition des tâches. D’ailleurs, ne soyons pas dupes : les hommes souffrent aussi de la pression sociale exacerbée qui porte sur leur réussite professionnelle. Leur masculinité et leur estime de soi leur semblent souvent irrémédiablement liées à leur carrière, ce qui freine aussi leur investissement dans la sphère familiale.

D’ici là tout n’est pas perdu, loin de là. Dès à présent, je constate en effet l’émergence d’un autre phénomène qui pourrait faire avancer la cause d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle pour les deux sexes. Cet allié inattendu est la garde partagée.

En effet, la grande différence entre les hommes de la génération X et leurs pères (et nous continuons de parler des professionnels « assimilés cadres » avec enfants), c’est qu’en cas de divorce, ils n’acceptent plus de voir leurs enfants grandir loin d’eux. Ils souhaitent, et obtiennent souvent, la garde partagée.

Se faisant, ils se retrouvent à assumer, une semaine sur deux, toutes les contraintes liées à l’organisation familiale, dont la gestion des imprévus liés aux enfants. Un certain nombre de ces papas découvre l’impact très réel qu’elles ont sur le temps effectif de travail, ce rôle étant majoritairement exercé par les femmes au sein des couples. Partir à un horaire précis pour relever la nounou, bousculer l’agenda pour gérer un enfant malade, répondre au téléphone quand « maison » s’affiche…

Face à ces contraintes indissolubles, ces hommes viennent grossir les rangs des défenseurs des revendications dites « féminines » en entreprise. Mais agissant depuis des postes à plus haute responsabilité, ils bénéficient de meilleures marges de manœuvre pour adapter leur environnement à leur nouveau mode vie plus rigide. Cela leur permet d’édicter des règles permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie privée : plus de réunion qui commence après 18h, développement du télétravail, tolérance pour les réunions à distance, abandon de dîners professionnels au profit de déjeuners. Ces changements servent la cause de toutes les femmes qui sont le « parent référent » pour la gestion des enfants au quotidien.

Sans compter qu’une semaine sur deux, les femmes en garde partagée récupèrent un temps libre qu’elles n’ont souvent pas connu depuis longtemps. Nombre d’entre elles choisissent de le consacrer à réinvestir leur carrière, parfois avec l’aide d’un coach, qui les aide à travailler sur les croyances qui limitent leur développement professionnel. Leur regain d’énergie et de motivation les met sur le chemin de nouvelles réalisations professionnelles, qui les portent et nourrissent leur fierté au travail. Parfois, mises à l’écart, elles doivent en passer par une transition professionnelle, mais le cercle vertueux se remet en route.

Bien sûr les pouvoirs publics et le sommet des organisations ont un rôle majeur à jouer pour l’accession de l’égalité hommes-femmes au travail, par le biais des lois, de l’adaptation des dispositifs collectifs aux rythmes féminins, en partie scandés par les maternités. Cependant, ne sous-estimons pas la portée des changements effectués au niveau « micro » et l’impact qu’ils ont sur leur environnement immédiat. Nous apprenons tous en intégrant la réalité qui nous entoure. Pour un jeune embauché, voir son manager (homme) partir à 18h pour s’occuper de ses enfants donne une permission essentielle ! Idem pour un enfant qui voit alternativement ses deux parents lui préparer à manger, le câliner, le gronder… ou rentrer du travail épanoui.

Finalement, si crise de la quarantaine féminine il y a, le seul moyen de l’éviter serait sans doute de prendre conscience de ce déséquilibre plus tôt, ce qui serait salutaire pour tout le monde. Mais quand la crise survient, reconnaissons que ces moments de confrontation et d’introspection intenses sont souvent l’occasion de prises de conscience salutaires qui nous font ensuite avancer.

Vers un rééquilibrage des investissements dans la sphère privée et dans la sphère professionnelle, pour les hommes comme pour les femmes ?

Agnès Mazuay, coach en développement professionnel.

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