7 June, 2020
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Journal de confinement d’une avocate impuissante

Frustration d’une impuissance quotidienne

À la manière de telle autrice, ou de tel chroniqueur, à mon tour de proposer mon « journal de confinement ». Journal d’une avocate en droit des femmes confinée. Avocates en télétravail, cela ne veut rien dire. La défense virtuelle, ça n’existe pas. Mon journal d’avocate en droit des femmes est celui de ma frustration. De mon impuissance quotidienne.

A la manière de telle autrice, ou de tel chroniqueur, à mon tour de proposer mon « journal de confinement ».

Journal d’une avocate en droit des femmes confinée. Attention il n’y aura ici ni recettes, ni concours de puzzle, pas plus que de yoga matinal.

Depuis le 17 mars dernier mon cabinet est fermé. Le rideau est tiré. Comme tout le monde je suis chez moi…

Avec mes collaboratrices nous « télétravaillons ». C’est à dire que nous avons toutes pris de grosses piles de dossiers, celles des urgences, les poussiéreuses, la pile des difficiles, un ordinateur et nos téléphones intelligents, avant de fermer derrière nous la porte du bureau.

Depuis le 17 mars, de chez nous, nous maintenons des horaires, nous trions des documents, nous rédigeons des projets d’actes, nous écrivons des mails, beaucoup de mails, passons des coups de fils… Nous faisons comme tout le monde : Face-Time, Whatsapp, live sur Facebook….

Nous luttons contre la tentation de brasser du vent. 

Nous comblons le vide qui remplit tout. 

Avocates en télétravail, cela ne veut rien dire. La défense virtuelle, ça n’existe pas. 

En tout cas je ne sais pas la pratiquer.

Pour défendre, il faut se rencontrer, se parler, se voir. Il faut se regarder, essayer de se comprendre se rejoindre. Se toucher parfois. Il faut aussi se jauger, se renifler, se sentir ou ne pas se sentir et finalement décider de nouer ce pacte de défense, de confiance et d’engagement. 

Ce métier est nécessairement corporel. Il est physique, incarné et même charnel. Il est fait de voix, de silences, de corps qui se lèvent et qui plaident. Il revêt parfois les atours d’un sport de combat. Il se pratique en robe et dans les Palais. Pas derrière un écran.

Depuis le 17 mars, c’est le vide qui gagne du terrain dans notre quotidien d’avocates: audiences reportées sine-die, expertises médico-légales différées, rendez vous annulés.

En sécurité chez nous, nous ne pouvons plus défendre les victimes de violences conjugales aux cotés desquelles nous intervenons tous les jours; victimes qui, elles, se retrouvent confinées là même où elles souffrent et enfermées avec celui qui les violente. 

Les juges sont devenus quasi inaccessibles, les rares audiences qui se tiennent encore se font par visio-conférence, les palais de justice sont cadenassés.

Alors dans mon journal de confinement, on trouve du vide et du silence. 

Le silence de toutes celles qui s’apprêtaient il y a 10 jours encore à sauter le pas, à partir, fuir,  et avec lesquelles avait été répété et peaufiné le scénario de la mise à l’abri. 

De celles là plus de nouvelles. Que deviennent- elles ? Que vivent-elles ? Leur projet d’exfiltration a-t-il été découvert ? En subissent-elles les conséquences ?

Au silence, additionnons la solitude de celles qui se trouvent désormais prises au piège. Toute sortie du domicile est désormais conditionnée à l’accord de Monsieur ET à une case à cocher !

L’emprise trouve ces jours ci les conditions idéales à son plein épanouissement.

Hier l’une d’elles profite de l’absence éphémère de son mari. Elle m’envoie un mail. Je la rappelle immédiatement. Elle m’explique que cette fois ça y est, il a porté la main sur elle. Il a dépassé le cap des simples insultes et l’a jetée contre le mur, a cassé l’ordinateur et lui a hurlé sa rage au visage sous les yeux ébahis de leur gamin de 5 ans. Depuis elle est pétrifiée. Elle raccroche précipitamment. 

Une autre a cru pouvoir profiter de l’annonce du confinement pour trouver refuge avec les gosses dans la famille en Basse Bretagne. Monsieur ne s’est pas laissé berner. Il est venu récupérer tout le monde et depuis règle ses comptes, toutes portes fermées.

Une autre enfin me dit qu’elle a voulu déposer plainte. Mais qu’il lui a été demandé de revenir après le confinement. Pour l’heure les forces de l’ordre sont mobilisées sur d’autres fronts.

Mon journal d’avocate en droit des femmes est celui de ma frustration. De mon impuissance quotidienne. Finalement pas grand chose en comparaison de ce qu’elles sont en train de vivre…..

Anne Bouillon, avocate

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