7 June, 2020
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L’irrésistible ascension des femmes aux postes de Cheffes d’orchestre

Le monde du spectacle vivant est bien académique et tourné sur son héritage du XIXème siècle avec son cortège de discriminations raciales

Au début de 2020 moins de 5% de femmes sont programmées à la direction musicale de concerts ou d’opéras dans les institutions permanentes françaises et aucune femme n’est directrice d’un orchestre permanent.  Deborah Waldman prendra la direction de l’Orchestre Régional Avignon-Provence en septembre 2020.

Selon Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes « La Musique demeure l’un des domaines les moins mixtes parmi les métiers de la création et de l’interprétation artistique. Bien que les femmes représentent plus de 60% des étudiant.e.s des écoles d’enseignement artistique supérieur, elles sont moins nombreuses, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins récompensées. »

Pourquoi ce secteur résiste t’il autant au mouvement de féminisation des métiers qui se développe ?

Pourquoi cette discrimination et cette résistance à l’accession des femmes à la direction d’orchestre ?

J’ai souvent entendu ces questions et réflexions.

Les femmes sont-elles douées pour ce métier ?

Sont-elles assez résistantes physiquement et nerveusement ?

Auront-elles assez d’autorité ?

Ont-elles acquis assez d’expérience ?

C’est un métier très physique !!!

Tout d’abord je répondrai qu’il est légitime de se poser des questions parcequ’il s’agit d’un métier à haute responsabilité, haute visibilité, très convoité et que tout naturellement la plupart des chefs d’orchestre en place n’ont pas véritablement envie de remettre en question cet ordre des choses et de partager leurs privilèges.

Les hommes à la direction générale de la majorité des institutions culturelles, qui décident de l’engagement de chefs invités dans leur institution, ne reconnaissent pas volontiers et souvent leur misogynie plus ou moins consciente et passive. Se plaindre ou réclamer n’est pas glamour nous diton, se révolter semble un aveu de faiblesse, et ce monde de la compétition pour « la carrière » n’est pas un monde de solidarité ni entre les hommes ni entre les femmes.

Pourtant qu’est-ce que devrait être un bon chef ou une bonne cheffe d’orchestre ?

  • tout d’abord un.e grand.e musicien.ne, un.e grand.e interprète avec une vision unique d’une oeuvre musicale.
  • un.e grand.e DRH avec une disposition et un goût pour communiquer par ses bras, ses yeux et sa parole avec les musiciens, savoir les intéresser et les écouter, avec une bonne résistance nerveuse et une passion pour ce métier.
  • Pourquoi les femmes n’auraient-elles pas ces qualités ? Est-ce que tous les hommes qui dirigent ont toutes ces qualités ?

On peut reconnaitre à travers différentes études du HCE qu’il y a « une fabrique des inégalités, une invisibilisation volontaire, une minoration et une occultation du rôle des femmes dans l’histoire de l’art en général et qu’elles sont souvent soumises à des normes de beauté et des traits de caractère stéréotypés ».

Je me bats pour la juste place des femmes aux postes de responsabilité, mais mon combat n’est pas dissocié de celui pour la mise en valeur de la diversité de notre pays. Nos orchestres dans toutes leurs composantes sont bien blancs. Il est extrêmement difficile de trouver une photo d’une jeune fille de couleur en « tutu blanc » ou à la direction d’un orchestre. Le monde du spectacle vivant européen est bien académique et tourné sur son héritage du XIXème siècle avec tout son cortège de discriminations raciales.

Quand j’ai créé le PARIS MOZART ORCHESTRA j’ai demandé aux musiciens de signer une charte de lutte contre toutes les formes de discrimination, fondant la parité femmes-hommes à tous les pupitres de l’orchestre et aux postes de solistes.

En créant en partenariat avec La Philharmonie de Paris à l’occasion de LA MAESTRA, Concours International de cheffes d’orchestre, je me suis posée évidemment cette question : « Allais-je vraiment rendre service aux femmes en créant un concours genré ? »

Pourquoi avons-nous décidé de le faire ?

Il y avait une lenteur dans l’évolution des statistiques concernant la présence des cheffes d’orchestre et nous avons décidé avec Laurent Bayle et Emmanuel Hondré qu’il y avait urgence à mettre en lumière les talents féminins et leur diversité. Nous ne voulions pas attendre 50 ans pour qu’une juste parité s’impose !

Nous avons reçu 220 candidatures de 51 nationalités. En visionnant toutes les vidéos des candidates, j’ai été émerveillée par leur professionnalisme, leur naturel, leur charisme, leur talent et j’ai pensé « C’est vraiment un métier pour les femmes et pour les hommes, sans le moindre doute ».

Ce concours, je l’espère, ne sera plus nécessaire dans quelques années.  Nous aurons accompagné le talent de jeunes femmes, nous les aurons protégées et soutenues le temps de leur épanouissement artistique et nous les auront fait connaitre au monde musical.

« There is a special place in hell for women who don’t help other women »

Claire Gibault

Directrice artistique et musicale du PARIS MOZART ORCHESTRA

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