7 December, 2019
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Gabriële Buffet-Picabia

Une personnalité généreuse et subversive.

Gabriële Buffet-Picabia (1881-1985), musicienne et intellectuelle de génie du mouvement Dada, est une figure majeure de l’art moderne. Plus connue pour avoir été l’épouse du peintre Francis Picabia, l’amante de Marcel Duchamp, l’amie de Guillaume Apollinaire ou de Edgar Varèse, elle laisse derrière elle une œuvre mal connue que viennent éclairer de récents ouvrages[1].

Dotée d’un esprit d’indépendance extraordinaire, la « bête noire de la famille », passionnée de randonnée en haute montagne, fuit le mariage organisé par ses parents pour intégrer à 17 ans une école de musique parisienne d’avant-garde, la Schola Cantorum. Toujours sans leur accord, Gabriële part ensuite à Berlin pour continuer ses études. Poursuivant la voie exigeante de la composition et de la musique abstraite (alors presque exclusivement réservée aux hommes), Gabriële reste célibataire et gagne sa vie en jouant dans des concerts.

Quand elle rencontre Francis Picabia en 1908, à 27 ans, il en tombe immédiatement amoureux. Peu intimidée par son style « absolument contraire à [sa] conception des arts » et sa réputation flatteuse, elle lui suggère de créer une peinture d’un genre nouveau en suivant des « raisonnements musicaux ». L’année qui suit est celle de leur mariage et de la première peinture abstraite de Picabia, quatre ans avant Kandinsky. Il rompt avec l’Impressionnisme, qui « faisait mal au cœur » à Gabriële, pour explorer « une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination »[1].

Sans regrets apparents, Gabriële abandonne son début de carrière prometteur et dévoue sa vie et ses écrits à son mari et d’autres artistes. Dépassant le modèle de la muse, elle se fait l’instigatrice, la guide et la mentor d’une vision révolutionnaire de l’art, libéré des conventions. Celle dont le « cerveau érotique » fait tourner les têtes de son époux, de Guillaume Apollinaire, fidèle ami du couple, de Marcel Duchamp et d’Igor Stravinsky, ses futurs amants, reste dans l’ombre et met en scène les vedettes de l’art moderne.

Gabriële est la première des trois femmes à avoir publié dans les principaux journaux Dada. Son premier poème édité, Le Gambit de la Reine[1], traite du mouvement Dada lui-même à travers son symbole majeur : les échecs. Son Petit Manifeste[2] est à la fois l’exposition du programme Dada et un exercice de prose poétique d’avant-garde, abordant la question du genre et de la régénération culturelle. Aires abstraites[3] puis Rencontres rassemblent plus tard ses publications théoriques. Sans surprise, les plus commentées restent malheureusement celles qui éclairent le travail et la vie des hommes de l’avant-garde moderniste.

Après leur divorce en 1930, Gabriële et Francis entretiennent une correspondance régulière jusqu’à la disparition du second une vingtaine d’années plus tard. Leurs quatre enfants sont confiés à des gouvernantes ou à des proches, ce qui valu à leur mère maints  reproches. Après leur rupture, Gabriële retourne à New York où elle vit une relation exclusive avec Marcel Duchamp. Elle y avait rencontré quelques années plus tôt la styliste et couturière Elsa Schiaparelli et l’avait convaincue de s’installer à Paris. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Gabriële s’engage dans le réseau de résistance Gloria SMH créé par leur fille Jeannine et aide la femme de son fils Vicente à se cacher pour éviter la déportation.

Comme celles de nombreuses femmes artistes, auxquelles l’histoire a accordé peu d’attention, l’œuvre et la pensée de Gabriële Buffet Picabia sont l’objet de rares études scientifiques. Sa personnalité généreuse et subversive laisse derrière elle un héritage humain et intellectuel qu’il nous appartient de redécouvrir.

Ida Simon-Raynaud



[1] Dada 4-5, février 1919

[2] 319, 1919

[3] Gabrielle Buffet-Picabia, Aires abstraites, Collection Les problèmes de l’art, Pierre Cailler Editeur, Genève, 1957



[1] Francis Picabia cité par Gabrielle Buffet-Picabia dans Aires abstraites



[1] Claire Berest, Anne Berest, Gabriële, La Bleue, 2017

  Stephen Forcer, Dada as Text, Thought and Theory, Legenda, 2015

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