14 July, 2020
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Gabriel Matzneff rejoint le bal des prédateurs

Les intellectuels et la société dans le viseur

C’est le coup de tonnerre de cette rentrée littéraire. « Le Consentement », de Vanessa Springora, s’arrache en librairie. En tête des ventes. Déjà 5 réimpressions en l’espace d’une semaine. Et la version Kindle, numérique, figure en deuxième place du classement Amazon.

Comme l’auteure l’écrit dans la préface de son récit : j’ai voulu « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

Double peine pour le prédateur, Gabriel Matzneff, qui écrivait sur un forum en ligne, aujourd’hui disparu de la Toile : « Ce qui importe, ce sont les personnages de mes romans et non les jeunes personnes qui m’ont servi de modèles ». Il devient aujourd’hui le personnage central du livre écrit par celle dont il a abusé alors qu’elle avait 14 ans et qu’il en avait 50. Et lui-même disparaît des librairies : ses 3 éditeurs, Gallimard, La Table Ronde et Léo Scheer cessent de commercialiser ses livres et rappellent ceux encore présents dans les rayons. Notamment sa profession de foi pédophile, « Les Moins de Seize ans », publiée en 1974 et rééditée jusqu’en 2005, dans laquelle il explique qu’il n’aime que « l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année ». Après « Le Consentement », « La Disparition » ?

« L’affaire » ne va pas s’arrêter là. L’étau se resserre autour de l’écrivain, visé par une enquête préliminaire du parquet de Paris pour viols sur mineur de moins de 15 ans.

Selon Le Parisien, Grasset, l’éditeur de Vanessa Springora, aurait refusé de publier dans les années 1990 le récit d’une autre de ses victimes. « Elle écrivait notamment qu’elle était alors adolescente, tombée enceinte de l’écrivain et qu’elle avait avorté. Mais c’était avant 1975, avant la loi Veil. l’IVG s’est mal passée et elle est devenue stérile ».

Au-delà de l’homme et de l’écrivain, c’est la société toute entière qui se retrouve dans le viseur. Le Tout-Paris intellectuel, médiatique et politique, qui était au courant de ses activités pédophiles. Gabriel Matzneff consignait tout dans ses journaux intimes et ses « Carnets noirs », dont le dernier a été publié l’année dernière. En 2013, il recevait le prestigieux prix Renaudot.

C’est la justice qui n’a donné aucune suite alors qu’elle avait été saisie à l’époque des faits relatés par Vanessa Springora. C’est l’environnement scolaire qui n’est pas choqué de voir un quinquagénaire attendre une jeune-fille tous les jours à la sortie de l’école. C’est le milieu médical qui ne « voit » rien lorsqu’elle est hospitalisée et qui va jusqu’à lui faire subir une intervention, à 14 ans, pour qu’elle puisse avoir une sexualité « normale » alors que son corps résiste.

Comme le souligne Muriel Salmona, psychiatre et psychothérapeute, les enfants, et en particulier les petites filles, sont aujourd’hui les principales victimes de violences sexuelles (plus de 20% des femmes en subissent au cours de leur vie.) Plus de la moitié des viols sont commis sur des mineurs. Une enquête souligne que 81% des violences sexuelles débutent avant 18 ans, 51% avant 11 ans, 21% avant 6 ans (IVSEA, 2015.) « Avec des dommages considérables pour les victimes, non seulement sur le moment, mais des mois, des années, voire des dizaines d’années après » (« Le Livre noir des violences sexuelles », Dunod, 2019). Elle dénonce ce tabou, l’indifférence et le manque de formation des professionnels, notamment des médecins.

Il semble que le monde se réveille aujourd’hui. Grâce aux victimes, des enfants, devenus adultes, que l’on n’a pas su protéger. Il aura fallu ce livre bouleversant. Il y avait déjà eu le témoignage glaçant de Flavie Flament, victime de viols du photographe David Hamilton. Les accusations de viols contre les réalisateurs Roman Polanski et Luc Besson. Et Adèle Haenel, qui déclare avoir été harcelée sexuellement par le réalisateur de son premier film, à l’âge de 12 ans.

Ce sont les victimes, parce qu’elles osent enfin parler – avec tout le courage que cela suppose et une vie souvent gâchée -, qui font avancer la société. Ce ne sont, hélas, ni les intellectuels, ni les professionnels.

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