27 February, 2020
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Féminisme : la « première vague » date du Moyen Âge !

L’idée que le féminisme daterait du XIXe siècle, ou au mieux de la Révolution, est le produit d’un effacement de l’histoire orchestré par les artisans de la domestication des femmes

On sait que pour obtenir la soumission durable d’un peuple, l’un des moyens les plus efficaces est de le priver de la connaissance de son passé et de remplir son imaginaire des hauts faits des dominants. Les Françaises d’aujourd’hui en sont toujours là : « Nos ancêtres les hommes », apprennent-elles à l’école, à l’université, lors des « journées du patrimoine »… Dans leur immense majorité, elles sont incapables de citer cinq noms de reines ayant gouverné leur pays, ou d’autrices célèbres de la Renaissance, ou de peintresses membres de l’Académie royale de peinture et sculpture… Même les mots sont manquants !

Il y a pourtant longtemps que le problème est repéré, dénoncé, analysé, et qu’il fait l’objet de rapports commandés par des ministères… puis sagement rangés dans un placard. Cet immobilisme n’est pas une fatalité. Il est organisé par des gens qui n’ont pas intérêt à ce que cette histoire vienne au jour et délivre ses enseignements. Car au-delà des femmes particulières que l’on pourrait découvrir à cette occasion, et dont la connaissance entrainerait mécaniquement une baisse de la place accordée aux hommes dans nos livres, nos musées, nos villes, nos imaginaires, il y a beaucoup plus grave. Ce qui nous échappe, grâce à cet effacement de l’« histoire des femmes », c’est celle des relations entre les sexes, et notamment son versant sombre : l’histoire de la domestication des femmes, voulue, pensée, théorisée et mise en œuvre à partir de la fin du Moyen-Âge, par un groupe dont nous ignorons aujourd’hui jusqu’au nom (encore un mot manquant !) : la clergie. La classe des savants.

Cette histoire-là commence, en Occident, avec la création des universités, qui permit aux savants chrétiens de se réserver la délivrance des diplômes, et donc l’accès aux métiers exigeant des savoirs complexes : haute fonction publique, professions juridiques, enseignement supérieur, médecine… Non seulement ces domaines se développèrent comme des déserts de femmes (et de juifs), mais les places occupées dans ces lieux de pouvoir permirent à leurs détenteurs de modifier le rapport de force entre eux et leurs concurrent·es potentiel·les. C’est ainsi qu’ils organisèrent l’amoindrissement continu de la capacité juridique des femmes, qui entraina la dégradation de leurs statuts professionnels et familiaux, leur paupérisation, leur recours de plus en plus fréquent à la prostitution, mais aussi l’adhésion d’hommes de plus en plus nombreux à leur idéal des relations entre les sexes. C’est à eux, par exemple, qu’on doit l’introduction du « droit de correction » dans les coutumiers, les jugements complaisants envers les maris violents dans les (rares) cas parvenant en justice, et la privation de la capacité des femmes à porter plainte – qui survivra jusqu’en 1938.

L’autre pot-aux-roses qui serait découvert, si cette histoire était connue, c’est la résistance que leur opposèrent les gens qui n’étaient pas favorables à ce projet de société : des femmes, bien entendu, mais aussi des hommes, et notamment des hommes de cette même clergie, qui allaient mettre leurs savoirs au service des victimes de l’offensive, et défendre un autre idéal : celui de l’égalité des sexes.

Si l’on ne peut qu’imaginer les innombrables prises de bec que dut provoquer ce désaccord, on possède des milliers de textes où les uns et les autres ont soutenu leurs positions[1]. C’est ce que les premiers historiens qui étudièrent cette production ont appelé la Querelle des femmes. Querelle parce qu’il y a dispute ouverte, des femmes parce que ce sont les femmes qui en occupent le centre : c’est elles que dénigrent et attaquent les misogynes (le mot est déjà là), donc c’est elles que défendent les « champions des dames » (le terme féministe est encore à naitre).

Loin d’être propre à la France, cette dispute se retrouve dans tous les pays où la clergie devint puissante, et entre lesquels les universitaires circulaient, c’est-à-dire à peu près dans toute l’Europe de l’Ouest. Mais elle a été particulièrement vive là où les femmes occupaient des positions de pouvoir : là où elles dominaient des cours, là où il leur arrivait de gouverner, là où elles avaient dans leurs cercles des hommes prêts à en découdre avec d’autres. Pour ces deux raisons, la France a pris la tête des nations où l’on s’est le plus affronté, et c’est sur son sol qu’ont été développés les premiers traités féministes : la Cité des dames de la « clergesse » (dixit) Christine de Pizan (1404), le De la noblesse et préexcellence du sexe féminin d’Henri Corneille Agrippa (1505 en latin, 1530 en français), L’Égalité des hommes et des femmes de Marie de Gournay (1622), De l’égalité des deux sexes de François Poulain de La Barre (1673)… Seul·es quelques spécialistes ont lu ces textes, de même que les diatribes de nos grands penseurs révérés contre celles qui osaient contester l’ordre des mâles. Alors que tout·e Français·e a été invité·e à lire, à voir et à revoir Les Précieuses ridicules et les Femmes savantes, afin de rire de nos ancêtres, de nous en désolidariser. Afin de comprendre, aussi, ce qui arrive à celles qui ont le front d’insister : à bonne entendeuse, salut !

Aujourd’hui, alors que les féministes ont fait renaître un autre mot, matrimoine, pour désigner les réalisations culturelles que les femmes nous ont laissées, cet héritage dont la modernité a été spoliée, il est impératif de se réapproprier aussi l’histoire des batailles idéologiques et politiques qu’elles (et ils) ont menées : celles qui expliquent où nous en sommes, et qui sont nos ennemis.

Éliane Viennot, professeuse émérite de littérature française

Éliane Viennot a enseigné la langue et la littérature française dans les universités de Seattle, Nantes, Corte, Saint-Étienne, et elle a été dix ans membre de l’IUF. Ses recherches portent sur les écrits des princesses de la Renaissance, l’histoire des relations de pouvoir entre les sexes en France, la Querelle des femmes, ses conséquences dans la langue française. Dernier livre paru : La Querelle des femmes, ou “N’en parlons plus” (éd. iXe, 2019).

Lég. La vraydisant advocate des dames, de Jean Marot (vers 1505), met en scène la reine Anne de Bretagne ; le terme avocate était jusqu’alors réservé à la Vierge, intercesseuse pour les humains auprès de Dieu.


[1] http://www.elianeviennot.fr/Querelle-corpus.html

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