5 April, 2020
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Égalité des hommes et des femmes : d’une confusion l’autre

l’illusion d’un fondement naturel de la société et de la loi

Il y a déjà six ans, Najat Vallaud-Belkacem suscitait la polémique en projetant d’introduire dans les programmes scolaires l’enseignement de la théorie du genre, théorie visant à établir que les différences entre les hommes et les femmes, dues à la socialisation et à l’éducation,  sont des constructions culturelles qu’il conviendrait précisément de déconstruire pour   assurer l’égalité des hommes et des femmes dans la société. Notre identité, selon ce point de vue, serait conditionnée par des paradigmes comportementaux qu’il nous incomberait d’identifier comme tels et de dénoncer afin de restaurer, par le biais de ce qui se veut ici une véritable révolution des esprits, l’égalité naturelle des hommes et des femmes.     

Pourquoi, objectera-ton, revenir à ces fameuses studies for gender pour répondre à la question de savoir si l’égalité des hommes et des femmes, à laquelle nous sommes évidemment attachés, est un fait naturel ou un fait culturel ? La réponse peut ici être donnée clairement. C’est que de la théorie du genre à la prétendue naturalité de l’égalité entre les hommes et les femmes, nous avons affaire au même problème.

Les partisans de la théorie du genre, en effet, n’entendent pas seulement montrer que les femmes et les hommes se conforment à des stéréotypes culturels. Ils se prescrivent comme fin de combattre la “domination masculine” appuyée sur la prétendue naturalité de ces types. En affirmant que par nature les hommes et les femmes ne diffèrent pas, donc que la nature ne veut pas de cette domination masculine que d’aucuns justifient par l’inégalité naturelle supposée des hommes et des femmes, c’est bien une position militante que les partisans de la théorie du genre défendent. De fait, comment ici, ne pas soulever deux questions ?

Première question : est-il certain que les différences entre les hommes et les femmes ne sont que des constructions socio-culturelles ? En un mot, est-il tellement évident qu’hommes et femmes soient par nature identiques ? Nous savons très bien comment les défenseurs de la théorie du genre répondent à cette question. Ils disent qu’ils n’ont jamais parlé d’identité, qu’ils n’ont jamais soutenu que les femmes et les hommes soient identiques. Or, leur position n’est-elle pas ici, soit naïve, soit malhonnête ? Comment, en effet,  ne pas confondre  hommes et  femmes si l’on part du principe que rien ne les distingue ? Il est donc clair que la position selon laquelle les différences entre les hommes et les femmes ne sont que des « constructions » sociales repose sur le présupposé de l’identité naturelle des hommes et des femmes.

  Quels sont les ressorts de ce présupposé ? Car c’est bien la confusion de deux plans pourtant distincts qui est ici impliquée, le plan de l’institution et le plan  de la nature. La démocratie et la République veulent que les hommes et les femmes jouissent des mêmes droits. Mais l’égalité des hommes et des femmes n’est aucunement un fait de nature. C’est une norme juridique. Vouloir prendre celle-ci pour celui-là revient à prendre une  construction culturelle pour une donnée naturelle.

Seconde question : s’il faut, et il le faut plus que jamais, affirmer l’égalité des droits pour les hommes et les femmes, faut-il mener ce combat au nom de faits prétendument naturels ? N’est-ce pas là se résoudre à considérer  qu’il faut demander à la nature ce qui est juste ?  Or, cela, nous ne nous y résoudrons pas.  Pourquoi ? Parce que si la nature détermine l’animal à satisfaire ses besoins, l’homme peut maîtriser ses instincts et y opposer la puissance de sa volonté. Quand la bête n’est que ce que la nature fait d’elle, l’homme  est capable de faire quelque chose de lui-même. Enfin, quand la force est la mesure des rapports qu’entretiennent les bêtes et que les plus faibles sont condamnés à y céder, l’homme, lui, proclame la force des faibles ! Cela s’appelle la justice, cela s’appelle aussi le droit  des faibles, autrement dit le devoir de les secourir et d’affirmer leur dignité. Or, a-t-on jamais vu que la nature veuille  d’une telle dignité ? Qui osera soutenir que, par nature, le faible est fort et que l’homme en bonne santé ne diffère pas du malade ? Soyons sérieux. Si l’Europe doit à Athènes le paradigme de la démocratie, elle doit au judéo-christianisme l’idée que l’homme est une “anti-nature”, que l’humanité réside dans le combat que l’homme peut mener contre ses instincts. Or, ne tient-on pas là, non seulement le fondement de l’humanisme européen, mais la dernière digue qu’il faut dresser face à ceux qui suspendent le respect de la personne humaine à telle ou telle condition ?

Il est temps de conclure notre propos. S’il faut, au nom de l’impératif démocratique, défendre l’égalité des hommes et des femmes dans la société, nul besoin pour cela d’affirmer leur égalité naturelle, laquelle, stricto sensu, ne signifie rien, le droit naturel n’étant, comme le dit Spinoza, que celui qui détermine le gros poisson à manger le petit poisson. Last but not least, gardons-nous de céder à l’illusion d’un fondement naturel de la société et de la loi. Ce serait là tourner le dos   non seulement à notre histoire mais aux valeurs qui ont rendu possible la construction de l’Europe démocratique.

Claude Obadia, Philisophe

Claude Obadia est philosophe. Il enseigne à l’Université de Cergy-Pontoise, à l’ISC Paris et à l’ÉFAP. Il a publié en 2012 Les Lumières en berne. Réflexions sur un présent en mal d’avenir et en 2015 Kant prophète ? Éléments pour une europhilosophie.

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