15 December, 2019
HomeOn InformeDerrière les portes de Madame Claude

Derrière les portes de Madame Claude

La femme qui aurait pu faire sauter la République

Connaissez-vous Fernande Grudet ? Celle qui se fera appeler Madame Claude. Curieux choix de prénom, tout à la fois masculin et féminin.

Et pourtant. Une femme qui n’aimait ni les hommes ni les femmes, qui vendait du sexe mais n’aimait pas le sexe, raconte un de ses amis, Jacques Harvey.

Une légende. Des années de Gaulle aux années Giscard, Madame Claude restera associée aux grandes heures de la prostitution, avec ses filles belles et cultivées et leurs clients célèbres dans le monde des affaires ou de la politique. Kennedy, Onassis, le shah d’Iran. Et bien d’autres. Elle fera trembler la république française mais emportera avec elle tous ses secrets. Une tombe.

Pendant vingt ans, elle règne en toute impunité sur un groupe de 500 filles qu’elle met en relation avec les clients par le biais du téléphone. Inédit en la matière, discrétion assurée. D’où le nom de « call-girls ». Inédit aussi, elle les aidera à s’inventer une nouvelle vie d’actrice ou d’épouse d’anciens clients fortunés. La police ne pipe mot. Car elle transmet aux services secrets les confidences sur l’oreiller qu’elle recueille auprès de ses pensionnaires.

Tout s’écroule lors de l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d’Estains, en 1974. En 1976, le juge Bruguière veut démanteler le réseau. Elle est aussi poursuivie par le fisc, qui lui réclame 11 millions de francs. En 1977, elle s’enfuit aux Etats-Unis.

L’écrivain William Stadiem la rencontre chez elle pendant son exil à Los Angeles, en 1981. Elle mène une vie confortable mais il voit une femme aussi dépressive et exilée que Napoléon à Sainte-Hélène. Au fil des conversations, elle raconte. La balade en jet d’Elie de Rothschild et de Lord Mountbatten avec les Claudettes dans le ciel de Paris. John Kennedy réclamant un sosie de Jackie « mais sexy ». Aristote Onassis et Maria Callas formulant des demandes « dépravées » qui la font rougir. Marc Chagall offrant aux filles des esquisses inestimables de leur nudité. Gianni Agnelli emmenant un groupe à la messe après une orgie. Le Shah et ses dons de bijoux. Il y avait des compagnons de lit aussi disparates sur la liste des clients que Moshe Dayan, Mouammar Kadhafi, Marlon Brando ou Rex Harrison. Elle se confie aussi sur la façon dont la CIA a engagé ses services pour remonter le moral des américains pendant les pourparlers de paix de Paris pour mettre fin à la guerre du Vietnam. Madame Claude lui explique que ces hommes célèbres, des hommes qui pouvaient avoir n’importe qui et n’importe quoi, ne payaient pas pour le sexe. Ils payaient pour une expérience.

L’écrivain poursuit son enquête et rencontre Taki Theodoracopulos, le fils d’un magnat grec du transport maritime : « J’avais 23 ans quand je suis allé chez elle. C’était la fin des années 50, elle était déjà une légende. » Il raconte que Madame Claude se spécialisait dans « les mannequins et actrices ratées, celles qui manquaient de peu le casting. Mais ce n’est pas parce qu’elles avaient échoué dans ces professions qu’elles n’étaient pas belles et fabuleuses. » Pour Taki et d’innombrables autres, avoir recours aux services Madame Claude devient une habitude. Jean-Pierre de Lucovich, chroniqueur mondain, précise : « Chaque jour, les filles étaient différentes. Elles étaient de toutes nationalités, mais il y avait plus d’étrangères que de françaises. » La crise pétrolière mettra un terme à ces rendez-vous. Les cheikhs arabes provoquent une flambée des prix, pas uniquement ceux du pétrole. Les séances passent de 40 $ à 500 $ ou plus. La passe devient inabordable.

L’envolée des prix fait grimper la célébrité de Madame Claude. On la croise à des cocktails avec son ami Jacques Quoirez, le frère scénariste de Françoise Sagan. Quoirez est aussi l’un des « testeurs » en chef des filles. Chargé, comme d’autres hommes au goût impeccable, d’évaluer les nouvelles recrues tels des inspecteurs du guide Michelin dans les restaurants étoilés.

En 1975, elle publie « Allo, oui, ou les Mémoires de Madame Claude », signés du même Jacques Quoirez. Ou l’art de s’inventer une vie. Elle prétend que son père était un industriel, alors qu’il était cafetier. Elle lui invente un passé de résistant, mort en déportation, alors qu’il décèdera à l’hôpital d’un cancer du larynx. Elle s’invente aussi un passé de résistante déportée au camp de Ravensbrück et affirme avoir sauvé Geneviève de Gaulle, la grande résistante, nièce du général, grâce à un médecin du camp tombé sous son charme.

Mensonges, affabulations. Pourtant, selon Patrick Terrail, le propriétaire de sa maison à Los Angeles, « elle portait un numéro tatoué sur le poignet. Je l’ai vu ». Taki Theodoracopulos confirme. « J’ai vu le tatouage, elle nous l’a montré. Elle était fière d’avoir survécu. Nous avons parlé du camp pendant des heures. C’était encore plus passionnant que l’histoire de son réseau de prostitution. » Mais de quel camp s’agissait-il ? Seul Auschwitz tatouait les déportés… automystification… 

En 1985, François Mitterrand a succédé à VGE, de puissants amis français lui disent que la voie est libre. Elle rentre en France et s’installe dans le Lot, près de son amie Françoise Sagan. Est arrêtée. Changement de décor. Quatre mois derrière les barreaux. Quoique. « C’était la prison la plus luxueuse du monde », explique l’écrivaine Sylvette Balland. « Plutôt un Relais et Châteaux. Elle avait une cellule particulière avec salle de bain, une belle vue sur la forêt, une femme de ménage à sa disposition et une coiffeuse, et ils lui apportaient ses repas du meilleur restaurant de Cahors. »

A sa sortie, elle devient vendeuse de jeans dans une boutique de la rue Dauphine. Mais ne résiste pas à la tentation et tente de monter un nouveau réseau de prostitution à Paris, dans le Marais. Elle est arrêtée par Martine Monteil, première femme à diriger la BRP, la Brigade de Répression du Proxénétisme. « J’ai connu sa légende en grandissant « , raconte-t-elle, « Je connaissais tous les gens célèbres. Je savais comment elle avait été protégée par l’État. » Monteil ajoute : « Elle était très hautaine et arrogante. Elle pouvait être une garce. Mais elle pouvait aussi être charmante, un vrai Dr Jekyll et M. Hyde. »

Elle est de nouveau condamnée pour proxénétisme aggravé et rejoint cette fois une cellule de Fleury-Mérogis.

A partir de 2000, elle vit recluse sur la Côte d’Azur, cherche à revoir sa fille qui refuse tout contact.

« La solitude a toujours été une amie », aimait dire la plus célèbre des proxénètes françaises. Et c’est seule qu’elle mourra, à 92 ans, d’un AVC, en 2015 à Nice.

Share

Rejoignez la Lettre des Femmes !