30 March, 2020
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Découvrez, écoutez l’étonnante playlist des mouvements féminins

Chanter contre le « pouvoir » du phallus : ces tubes que l’on redécouvre

Le 11 juin dernier, à Rennes, 600 personnes entonnaient un chant féministe de 1971 pour sortir de l’oubli le répertoire du MLF :

Nous, qui sommes sans passé, les femmes,
Nous qui n’avons pas d’histoire,
Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir.

Cette chanson féministe qu’on appelle couramment “l’Hymne du MLF” ou encore “l’Hymne des femmes” a résonné au stade de la route de Lorient (désormais le “Roazhon Park”) qui accueillait ce jour-là un match de la Coupe du monde féminine de football. 

On apprend en lisant Ouest-France que c’était la deuxième fois en quelques mois qu’une foule entonnait à Rennes cette chanson qui aura bientôt cinquante ans : à l’initiative, une compagnie locale, Dicilà, et un projet baptisé “Soror” (comme “sœur”) qui consistait à monter une vaste chorale d’anonymes pour la journée internationale des droits des femmes, en mars 2018.

Un an plus tard, c’est la mairie de Rennes qui avait proposé de rempiler pour faire résonner à nouveau les paroles :

Nous qui sommes sans passé, les femmes,
Nous qui n’avons pas d’histoire,
Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir.

Refrain :
Levons-nous femmes esclaves
Et brisons nos entraves
Debout, debout, debout !

Asservies, humiliées, les femmes,
Achetées, vendues, violées,
Dans toutes les maisons, les femmes,
Hors du monde reléguées.

Refrain

Seules dans notre malheur, les femmes,
L’une de l’autre ignorée,
Ils nous ont divisées, les femmes,
Et de nos sœurs séparées

Refrain

Reconnaissons-nous, les femmes,
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble on nous opprime, les femmes,
Ensemble révoltons-nous.

Refrain

Le temps de la colère, les femmes,
Notre temps est arrivé,
Connaissons notre force, les femmes,
Découvrons-nous des milliers.

Dans les tribunes, environ 600 personnes scandent “Debout ! Debout ! Debout !” Sur les vidéos filmées ce jour-là à Rennes, beaucoup de femmes parmi la foule chantante, de plusieurs générations, et seulement quelques hommes, plutôt grisonnants. Certains, certaines ont les paroles à la main, d’autre savent par cœur le texte qui voit le jour un soir du mois de mars 1971, dans l’appartement de la militante et écrivaine Monique Wittig.

La réponse des « mal baisées » aux phallus

Ce jour-là, il s’agit d’abord pour un petit groupe qui se retrouve dans le Mouvement de libération des femmes de préparer un rassemblement prévu le 28 mars 1971 devant le monument aux morts de la Commune d’Issy-les-Moulineaux, en mémoire des femmes engagées dans l’insurrection de 1871. Mais l’époque était féconde pour créer des chants militants, et voilà pas loin d’un an que les femmes engagées à la racine du mouvement féministe improvisent des paroles, souvent sur des airs connus. Dès 1970, les chansons s’installent même comme une signature du MLF : alors que des gauchistes interrompent une de leurs actions à la fac de Vincennes en criant “Mal baisées !”, les voilà qui répliquent en chantant :

Le pouvoir est au bout du phallus
Dit celui qui écrit sur les murs
Je fais la révolution
Les femmes lui ont répondu
Ta révolution tu peux t’la foutre au cul…

Ce soir de mars 1971, chez Monique Wittig, elles sont donc une petite dizaine à peine à se réunir : les souvenirs des unes et des autres permettent de citer Josée Contreras, Hélène Rouch, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, les sœurs Gille et Monique Wittig, Antoinette Fouque, Josiane Chanel et peut-être quelques autres encore. C’est Contreras qui propose de reprendre l’air du Chant des marais qui date de l’été 1933, composé et mis en musique par trois détenus du camp de concentration de Bögermoor, puis repris pendant la guerre d’Espagne. Même très informel, ce pont sonore qui se tisse très spontanément entre le patriarcat et la déportation témoigne aussi de la manière dont, en 1968 (par exemple au Mouvement du 22 mars), puis, au tout début des années 70 dans les mouvements féministes, militants et militantes mobiliseront massivement la référence à la Shoah dans leur arsenal militant.

Pour les paroles en revanche, germent cinq strophes et un refrain où il s’agit d’abord de dénoncer l’invisibilisation des femmes, reléguées dans l’écriture de l’histoire collective. Quand le MLF invente la première strophe, “Depuis la nuit des temps, les femmes / Nous sommes le continent noir”, c’est aussi une réponse à la rhétorique qu’on entend à l’époque y compris dans des cercles militants gauchistes ou libertaires. Ainsi, en juillet 1970, le numéro 54-55 de la revue Partisans qui paraît chez Maspero titrait par exemple : “Libération des femmes année zéro”.

« Les femmes ont-elles une histoire ? » : le tout premier cours de Michelle Perrot

“Année zéro” comme si ça commençait tout juste ? En 1971, les travaux qui tiennent ensemble historiographie et genre sont encore dans les limbes. Le travail précurseur de Madeleine Guilbert, qui date de 1966, et s’intitule Les femmes et l’organisation syndicale avant 1914, fait ainsi complètement figure d’Ovni. Et le tout premier texte que Michelle Perrot consacre aux femmes est en fait un chapitre sur “les grèves féminines” du deuxième tome Les Ouvriers en grève (1870-1890), qui remonte à 1974. 

C’est seulement après l’éclosion du MLF que naissent, à l’université, les premiers séminaires sur les femmes. A l’origine avec Pauline Schmitt et Fabienne Bock du tout premier cours sur l’histoire des femmes, en 1973, Michelle Perrot se souvenait en 2002 dans la revue Travail, genre, sociétés avoir intitulé ce cours “Les femmes ont-elles une histoire ?” du fait d’une grande“incertitude théorique et pratique” :

« Dépourvues de matériaux, nous avions sollicité des sociologues au premier semestre : Andrée Michel ouvrit le cours, dans une atmosphère houleuse (les garçons, gauchistes surtout, chahutaient le cours). Et des historiens au second : Pierre Vidal-Naquet, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Jean-Louis Flandrin, Mona Ozouf, Marc Ferro… acceptèrent de s’interroger sur la place qu’ils avaient faite aux femmes dans leurs recherches. Ce fut passionnant. Par la suite, nous prîmes notre sort en mains pour parler de « Femmes et famille », « Femmes et travail », « Histoire des féminismes », etc. »

L’année suivante, en 1974, Michelle Perrot et Françoise Basch fondaient à l’automne à Paris 7 (“Jussieu”, toute nouvelle), le « Groupe d’études féministes », non-mixte, dont elle se souvient aujourd’hui comme d’un “espèce de groupe d’auto-conscience à l’américaine”.

Une femme, c’est fait pour souffrir

Un demi-siècle plus tard, l’expression “histoire des femmes” crispe historiennes et historiens du genre comme, au fond, parler de ce chant comme de ”l’hymne du MLF” aurait fait mourir de rire les intéressées à l’époque. D’ailleurs Josée Contreras, qui était là le soir où la chanson est née, dit plutôt ceci :

« J’ignore quand la chanson “Nous qui sommes sans passé, les femmes…” a été promue au rang d’“Hymne du MLF”, mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l’ont improvisée un soir de mars 1971. Aucune solennité n’a présidé à sa naissance. Hors les AG des Beaux-arts, les réunions entre femmes du Mouvement étaient informelles, quotidiennes, et même pluri-quotidiennes : y assistait qui pouvait, qui voulait, qui s’intéressait au thème annoncé.

Née informellement, la chanson s’installera cependant très rapidement dans le répertoire militant féministe. Présidente de l’association “40 ans de MLF”, Martine Storti rappelait en mai 2018 dans une « conférence chantée » au Hall de la chanson que le troisième numéro du Torchon brûle, le “journal menstruel” qui comptera six éditions en tout, en publiera les paroles. 

On trouve dans le même numéro du Torchon brûle la trace imprimée de deux autres chants emblématiques du MLF à la même époque :

La Complainte, dont on a surtout retenu “Une femme, c’est fait pour souffrir” (et dont on retrouve la partition sur le Net en fouillant bien)

Approchez, gens de la ville
Ecoutez un conte de fée
Il était une fois une fille
Pleine de bonne volonté
Elle arriva dans la vie sans savoir ce qui l’attendait
Une femme c’est fait pour souffrir

À l’école sa maîtresse
Lui disait : ne t’en fais pas
Si le carré d’la vitesse
Ça te paraît du chinois
C’qu’il faut surtout qu’tu connaisses
C’est l’temps d’cuisson des p’tits pois

Le premier homme qu’elle rencontre
Lui demande sa vertu
Elle lui donne ; tu n’a pas honte !
Lui dit-il quand il l’a eue
Et comme elle était enceinte
A la porte il l’a fichue

Docteur j’ai la rubéole
Et j’ai pris du stalinion
J’ai attrapé la vérole
Et j’ai une dépression
Mademoiselle, c’est votre rôle
De repeupler la nation

L’enfant, ce fut une fillette
Et tristement elle lui dit :
Ma pauvre mignonnette
Pourquoi t’ai-je donné la vie
Elle lui a cassé la tête
Contre les barreaux du lit

Puis sans faire sa prière au plafond
Elle s’est pendue
Ses copines la portèrent
Dans sa tombe toute nue

Et dessus elles marquèrent :
V’la l’vrai soldat inconnu

La morale de ces stances
C’est qu’c’est pas la solution
Elle a manqué de patience
Elle a manqué d’information
Elle aurait mieux fait d’attendre
Le Mouvement de Libération !

Personne n’est fait pour souffrir.

La Guérilla, qui se chante sur l’air de la chanson du même nom, composée par Serge Gainsbourg en 1965 (et dont voilà la partition) :

Nous on fait l’amour et puis la guérilla
L’amour entre nous c’est l’amour avec joie
Mais pour faire l’amour il n’y a pas d’endroit
Partout y’a des hommes et partout on se bat

On prendra les usines, on prendra les jardins
On cueillera des fleurs avec nos petites mains
Et sur nos poitrines on aura du jasmin
Et on dansera en mangeant du raisin 

On prendra les zoos, on ouvrira les cages
Vive les oiseaux et fini le ménage
On se balancera au cou des girafes
L’amour entre nous, aux hommes la guérilla

On prendra le soleil, on le mettra dans le train
On aura des casquettes de mécanicien
On ira en Chine dans le transsibérien
Et puis on s’en fout, tout ce qu’on fait est bien !

Chloé Leprince pour France Culture

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