7 June, 2020
HomeOn InformeArtsCélébrer la vie…

Célébrer la vie…

Ne pas attendre d’être malheureux-ses pour s’apercevoir qu’on était heureux-ses

La crise financière qui, en 2008,   secoua  les places boursières dans le monde entier   avoua   les limites d’un système qui, à force de s’emballer en cédant aux sirènes des profits les plus mirobolants, avait jeté l’économie mondiale dans la récession. Cette  crise fut alors d’autant plus durement vécue qu’elle se nourrissait d’une double illusion. La première touche à l’argent quand nous sacralisons sa valeur. La seconde touche au bonheur que nous confondons trop souvent avec la possession des biens matériels. Or, si la crise sanitaire mondiale provoquée par la pandémie du Coronavirus, par-delà ses conséquences économiques potentiellement catastrophiques, elle n’est pas une crise financière et si, de ce point de vue, elle est sans rapport avec celle de 2008, elle nous y ramène pourtant.

Que découvrons-nous, en effet, à l’heure où les systèmes de soins, dans la plupart des pays, sont   submergés par l’afflux   des malades, sinon que nous vivions heureux sans le savoir? Si la crise de 2008 a frappé de plein fouet  une époque rêvant  d’une croissance sans limite,  la crise sanitaire que nous vivons ne met-elle pas à terre un monde qui, à force de poursuivre la plus grande quantité de bien-être, à force de se rêver un avenir toujours meilleur, a littéralement perdu le sens du bonheur ? On peut toujours, à titre individuel ou collectif, désirer davantage de richesses, davantage de justice, et il le faut parfois de façon parfaitement légitime. Mais est-il pour autant nécessaire de combler tous ses désirs pour être heureux ? Pour reprendre l’image de Platon, qui le compare au tonneau des Danaïdes,  le désir n’est-il pas   condamné à demeurer insatisfait ? Quel rapport, objectera-ton avec la situation présente ? Un rapport essentiel, un rapport fondamental.  Pour être heureux, il faut être capable de savoir qu’on est heureux. Il faut être capable, non  de suspendre son bonheur aux biens que l’on ne possède pas, mais d’accepter d’avoir ce que nous avons et de ne pas avoir ce que nous n’avons pas. Pour le dire en un mot, il faut être capable de comprendre que le bonheur n’est pas dans l’avoir mais dans l’être : il  ne se possède pas, il se vit. C’est très différent. D’ailleurs les mots le disent d’eux-mêmes. On  EST heureux. Or, cette faculté de s’ouvrir au bonheur d’exister a un nom. Hospitalité. Accueillir ce qui est.   Cesser   de refuser ce qui est au nom d’un hypothétique avenir. Vouloir, disait Épictète, que les choses se passent, non comme on le veut, mais comme elles se passent. Résignation ? Pas le moins du monde : il s’agit de pulvériser nos désirs vains par l’action de l’esprit. Force d’âme ? Sans doute. Sagesse, certainement si la sagesse est bien cette intelligence à travers laquelle nous acceptons le réel,  ce qui n’est pas s’y soumettre, et par laquelle aussi, cessant de vouloir être quelqu’un d’autre, nous  consentons à être nous-mêmes.

La pandémie qui sévit a provoqué la mort, à ce jour, de 170000 personnes dans le monde. Elle en tuera probablement bien davantage dans les semaines et les mois à venir. Ces vies perdues sont des vies perdues, dont rien ne pourra nous consoler. La mort, en soi, est absurde. Reliée à la vie, elle ne l’est pas car elle  est avant tout la manifestation de sa fragilité. Nous incombe donc, aujourd’hui, non de donner du sens aux drames qui n’en ont pas, mais  de célébrer  la vie.  Or, célébrer la vie n’est pas tourner  le dos à la mort. Ce n’est même pas se désespérer de mourir.  C’est   rendre à la vie ce qui lui appartient : sa beauté. Comment ? En cessant, dorénavant, d’observer notre vie à travers de ce qui nous manque et de chercher le bonheur dans un au-delà inaccessible, un ailleurs interdit. Car le bonheur est là, qu’il suffit de saisir. Bonheur d’être en bonne santé, d’être en vie, entouré de ses proches. Nul ne sait, à l’heure qu’il est, si nous saurons tirer toutes les leçons de cette crise majeure. Mais il en  est une qui   aujourd’hui se fait jour. Ne pas attendre d’être malheureux pour s’apercevoir qu’on était heureux. 

Claude Obadia, philosophe

Claue Obadia enseigne dans le second degré,  à l’Université de Cergy-Pontoise et à l’I.S.C. Paris. Il a publié en 2012 Les Lumières en berne. Réflexions sur un présent en mal d’avenir et, en 2015, Kant prophète ? Éléments pour une europhilosophie. Paru dans La Croix le lundi 27 avril 2020

Share