7 July, 2020
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Ceci est mon corps. Vraiment ?

Dans l’actualité des débats autour de sujets de vie et de mort, avortement, PMA, GPA, sexualité, euthanasie et d’autres (obésité, TCA,…), voici un partage de quelques réflexions.

En tant que femme et féministe, je revendique que mon corps m’appartienne. Mais en tant que psychanalyste, je sais que non, c’est plus complexe que ça.

Pourtant, oui, bien sûr, « mon corps m’appartient » ai-je envie d’affirmer ! Personne n’a le droit de me dire ce que je dois, ce que je peux faire. Seule, « Je » peux décider, choisir.

Le droit à l’avortement est aujourd’hui remis en question en France et, il y a peu, a même été annulé dans certains états américains. Cette résurgence de l’interdit contredit donc cette liberté pleine et entière de disposer de son corps. Spécifiquement, le corps des femmes demeure, partout et depuis des siècles, un enjeu permanent de contrôle. Ce droit à disposer de son propre corps a donc des limites puisque nous le voyons, la législation fait et défait ce qui nous est possible.  

Dépossession plus indirecte, mais tout aussi redoutable par les normes ambiantes et leur influence considérable sur notre rapport à notre propre corps. Le regard que nous posons sur lui en est ainsi toujours empreint, sans en avoir vraiment conscience. Prenons un simple exemple, celui du poids. Dès l’enfance, certaines fillettes se « mettent au régime » parce que ressembler à la poupée Barbie ou la starlette Disney représente un idéal à atteindre… On le voit, l’appréciation de soi dépend de bien d’autres éléments que de son corps réel. « A notre corps défendant », nous voilà pensées, évaluées, jugées.

 Mais si mon corps ne m’appartient pas tout à fait, il leur appartient encore moins ! Mon corps n’est pas le mien, pour d’autres raisons que celles invoquées par le conservatisme ou les marchés de l’apparence.

Ce corps ne m’appartient donc pas complètement ; les limites sont permanentes. Les injonctions sociales auxquelles nous sommes soumis sont introjectées de par l’importance des préjugés et des jugements.

Par essence, le corps nous échappe. Il trahit. Dans la souffrance, la maladie. Dans les symptômes, l’expression corporelle venant dire et traduire ce que les mots n’ont pas réussi à faire passer. Dans la jouissance, où le hors-contrôle est recherché. Dans la mort, finalement.

Ainsi, selon les circonstances, le corps m’appartient et ne m’appartient pas, les deux sont exacts. L’articulation dépend des circonstances… Poussons la réflexion : est-ce une question d’être ou d’avoir ? Ai-je un corps ou suis-je inéluctablement à la fois « corps et âme » ? L’humain peut-il être conçu sans ces deux dimensions ? La dissociation soma/psyché est un signe de grave maladie psychiatrique. Je ne suis ni pur esprit, ni seul corps.  Quand on fait du mal à un corps, c’est la personne toute entière que l’on blesse. Torturer, violer, c’est s’attaquer à la personne, ce n’est pas détruire qu’un corps. Donc, être et avoir un corps.

Le corps est doublé, chaque individu est dualité. Rimbaud l’écrit : Je est un autre. Freud met en lumière cette blessure narcissique : « Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Ainsi, le Sujet n’est ni souverain ni transparent. Une partie énorme du psychisme est étrangère à la conscience, à sa maîtrise et son emprise. L’inconscient prend alors les commandes ; lorsque je décide, il y a toujours cet autre à soupçonner. Je suis un corps, c’est une certitude.

La globalité soma/psyché et la coexistence du conscient et de l’inconscient permettent de déplacer le curseur initial. Des droits humains inaliénables à disposer de soi sont à rappeler. Mais à tout confondre, nous en arrivons à des opinions, qui se valent.

Alors dire : « mon corps m’appartient », c’est faux. Que mon corps m’appartienne, ou pas, il ne serait toujours question que d’avoir un corps. Mais ce slogan féministe des années 70 reste vital. Plus que jamais actuel, car toujours pas accepté de tous et prouvant sans cesse qu’il est crucial de continuer à se battre pour ne pas voir reculer nos droits, alors qu’ils sont toujours à affirmer. Parce que c’est une lutte à mener, qu’à chaque instant ce qui semble acquis est menacé.

Et si mon corps ne m’appartient peut-être pas, il est encore moins à vous !

Catherine Grangeard

Psychanalyste

Dernier livre publié, La femme qui voit de l’autre côté du miroir, roman co-écrit avec Daphnée Leportois, publié aux éditions Eyrolles.

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