7 December, 2019
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« Ce qu’un homme fait, Violette peut le faire ! »

Violette Morris, du javelot à la gestapo…

Qui se souvient de Violette Morris ? Et pourtant, quel parcours, quelle vie… Née en 1893, cette Française au crochet droit qui ressemble à une ogive thermonucléaire, sera boxeuse, athlète, footballeuse, coureuse cycliste, pilote auto et moto. Toutes les cordes à son arc. Toujours la meilleure Violette qui remportera plus de 50 médailles dans des compétitions nationales et internationales, avant la fuite dans les ténèbres. Elle rejoindra la Gestapo où elle torturera les résistants avec son fouet clouté avant de succomber sous une pluie de balles dans sa voiture de sport, débordant de munitions, de quoi terrasser un bombardier.

Violette Morris est une aristo, élevée dans un joli couvent paisible. Pas le cadre idéal pour une jeune fille bisexuelle qui rue dans les brancards, jure comme une « pute à matelots » et rêve de consacrer sa vie à tous les sports inventés par les hommes, pour les hommes.

Violette Morris, bien qu’elle mesure 1 mètre soixante-huit et pèse 68 kilos, est un mix de Carl Lewis et de Mike Tyson. Ses états de services sont éloquents. De 1912 à 1935, elle rafle tout. Aux championnats de France d’athlétisme, elle remporte le titre national, le tir à l’arc, l’haltérophilie, le cyclisme, la natation, le tennis et bien d’autres trophées. Elle joue également comme milieu de terrain dans une équipe de championnat national de football, affrontant à la fois des équipes masculines et féminines. Par ailleurs championne poids lourds en boxe, elle est tellement convaincue de sa force qu’elle appose régulièrement des affiches publiques sur lesquelles elle propose d’affronter n’importe quel adversaire – homme ou femme – qui pense pouvoir la battre.

En 1914, lorsque la guerre éclate, sa salle de boxe est transformée en poste de secours de la Croix-Rouge. Violette Morris se porte volontaire. Ses compétences en matière de conduite casse-cou et sa totale immunité à la peur lui permettent de piloter une ambulance sur les lignes de front, pour transporter à l’hôpital des soldats français grièvement blessés, pied au plancher, en évitant les tirs de mitrailleuses allemandes, les obus d’artillerie et les cratères d’obus. Pas de pression, tout est normal !

Première affectation, la bataille de Verdun, où elle conduit son ambulance dans l’un des combats les plus sanglants de l’histoire de l’humanité. Deux millions d’hommes sont tués au cours de dix mois d’homicides ininterrompus. Puis elle travaille comme messagère lors de la bataille de la Somme où elle a pour tâche de naviguer dans une terre en ruine semée de gravats, parsemée de balles et remplie de tranchées, derrière le guidon d’une motocyclette. Au cours de son aventure dans la Somme, elle détruit sa moto pas moins de trois fois et, à chaque fois, elle sort de la boue, se dépoussière, répare son engin sur place au milieu d’une zone de guerre maudite et repart en mission.

Après la guerre, Violette Morris fait une brève « pause » pour remporter les médailles d’or olympiques du lancer de disque, de javelot et de lancer de poids. Mais le besoin de vitesse est dans les veines de Violette et l’amène au volant de bolides.

Sa première expérience de conduite remonte à 1922, première année où elle participe au Bol d’Or et ses virages en épingle, course d’endurance exténuante de 24 heures qu’elle remportera 5 ans plus tard. Elle remportera aussi le Grand Prix de San-Sebastian et sera l’heureuse gagnante de la Women’s Racing Cup, de la Team Racing Cup et de la President’s Racing Cup !

Sacrée Violette qui continue à dominer le sport, les courses et rend ouvertement publiques ses relations avec les femmes, s’habille en homme, fume trois paquets d’américaines par jour, se bat très fort, boit comme un trou et chante des morceaux de débauche dans des cabarets parisiens avec des vedettes telles que Joséphine Baker.

Fin 1926, elle subit même une double mastectomie. On lui retire les seins – ils sont si volumineux qu’elle a du mal à tenir le volant d’une voiture. Même si nous imaginons le raisonnement qui sous-tend cette décision, Violette est probablement allée un peu plus loin que les strictes préoccupations de maniabilité d’une automobile de sport.

En fin de compte, la Commission française d’athlétisme, un peu excédée, décide que parce que Violette Morris aime « porter des pantalons et toucher les seins de femmes », elle ne doit plus être autorisée à faire du sport. Ainsi, elle est déchue de sa licence, interdite de toutes manifestations sportives en France, idem pour les Jeux olympiques de 1928. Elle fait appel de cette décision mais non seulement sa demande est rejetée, mais les médias français qui ont couvert le procès la vilipendent dans une campagne de diffamation.

Dépitée, elle ouvre un atelier de construction de voitures de course, ce qui reste effectivement la meilleure solution pour les conduire. Mais elle perd son entreprise durant la grande dépression de 1929 et elle est contrainte de gagner sa vie en donnant des leçons de tennis à des enfants de riches aristocrates. Coté cœur, elle se lie avec Jean Marais, Joséphine Baker et Jean Cocteau, qu’elle héberge sur sa péniche où elle vit avec l’actrice Yvonne de Bray. Cocteau s’inspirera de leur couple dans la pièce « Les monstres sacrés ».

Mais Violette Morris est énervée. Et elle veut se venger. Elle en trouve l’occasion en 1936, lorsque l’une de ses anciennes rivales, Gertrude Hannecker, une espionne infiltrée sous couverture, vient à elle avec une question intéressante : jusqu’où seriez-vous prête à aller pour vous venger de l’establishment français

Commence alors la sortie de route…

Violette Morris rejoint les femmes du Reich, effectue des actes d’espionnage contre le gouvernement français tout au long de la fin des années 30 et, lorsque la France est finalement vaincue par Hitler en 1940, elle devient si féroce dans sa tactique visant à éradiquer la Résistance qu’on la surnomme « la Hyène de la Gestapo ».

Épaulée par quelques amis psychotiques aux doux surnoms de « Jo le Mammouth » ou « Le Sanguinaire », cette ancienne championne de boxe réalise qu’elle possède un sacré talent pour extorquer des aveux aux prisonniers. Forte de cette compétence, elle s’emploie avec succès à démanteler des cellules de la Résistance et du contre-espionnage britannique partout où elle peut les débusquer. Elle devient si célèbre par son efficacité que les britanniques organisent une mission spéciale le 26 avril 1944.

Accompagnés de résistants, ils ouvrent le feu sur son auto garnie d’une douzaine de mitrailleuses et l’exécutent.

Elle est enterrée à la va-vite dans un champ. Elle a depuis sombré dans l’oubli.

A-t-elle réellement travaillé pour la Gestapo ? Marie-Jo Bonnet dans « Violette Morris, histoire d’une scandaleuse » (ed. Perrin, 2011) s’oppose à cette théorie. Elle voit sa mort comme une erreur commise par le maquis normand qui pensait trouver au volant de la voiture un milicien reconnu. Ou comme un crime passionnel maquillé en geste de résistance.

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