3 June, 2020
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« Ce qui m’attire, c’est l’absence, la disparition, la mort… »

Sophie Calle, l’esprit fertile d’une artiste hors norme.

Elle est sans doute l’artiste conceptuelle la plus célèbre de France. Une femme extravagante aux mille vies, les siennes et celles des autres, organisées autour de jeux et de rituels. Enfant, elle vole dans les magasins chaque jeudi (l’une de ses prises, une paire de chaussures rouges, sera exposée). En 79, elle commence à suivre des inconnus dans la rue, les prend en photo et compose de brèves biographies imaginaires. Puis demande à sa mère d’engager un détective pour la faire suivre pendant une journée dont elle ignore la date. Elle organise des « rituels d’anniversaire » : autant de convives que d’années. Les cadeaux sont exposés dans des vitrines, classées par dates. Paul Auster s’est inspiré d’elle pour son personnage Maria, dans Léviathan. Elle en tirera « Doubles-jeu », après avoir demandé à l’écrivain de lui donner des directives, en tant que personnage de roman. Elle invite des gens à venir dormir dans son lit et consigne ses observations. Son travail le plus connu : le livre « Prenez soin de vous », dernière phrase d’un mail de rupture qui la désarçonne. Elle demande à 107 femmes de l’analyser, de la disséquer sous un angle professionnel. Une commissaire de police, une criminologue, une exégète talmudique, une voyante, une chasseuse de tête, une physicienne, une juge, une avocate, une publicitaire, une sexologue, une psychanalyste…

L’absence

L’absence est son thème de prédilection : les copains partent, les parents meurent, tout est amené à disparaître. Fantômes et secrets, cimetières et pierres tombales. Elle a acheté sa concession au cimetière Montparnasse, où elle posait chaque année avec son père, avant sa disparition. L’artiste y jouait lorsqu’elle était enfant, une sorte de jardin de fleurs en ciment. Elle vivait d’un côté du cimetière, l’école était de l’autre et elle le traversait quatre fois par jour. Les animaux de taxidermie occupent une place de choix chez elle. Dans sa salle-à-manger, un tableau saisissant regroupe des animaux admirablement conservés – renards, chatons, chiens, un ourson, un bébé zèbre, certains munis de bijoux. « Je ne sais pas pourquoi on commence à collectionner », dit-elle en haussant les épaules. « Mais ensuite, je commence à leur donner des noms d’amis – Dominique, Florence, Rafael. Chaque fois que j’ai un nouvel ami, je dois trouver un animal qui lui ressemble. Son père : un tigre portant une couronne. Sa mère : une girafe, qui règne sur le studio.

Ses parents

L’artiste a créé une œuvre intitulée « Ma mère, mon chat, mon père, dans cet ordre » pour le prix Börse à Londres. Elle explore la mortalité par ses propres pertes. La pièce comprend des éléments de l’œuvre plus vaste de Calle, « Rachel Monique », qui traite de sa mère, une publiciste cinématographe décédée en 2006. Une photo de la jeune Monique insouciante est légendée avec le texte de son journal : « La tendresse de mes enfants, entre l’indifférence placide d’Antoine et l’arrogance égoïste de Sophie ! Ma seule consolation est qu’elle est si morbide qu’elle viendra me rendre visite plus souvent dans ma tombe que rue Boulard. » Serait-elle comme sa mère ? « J’aime les rituels, faire des jeux, pas seulement dans mon travail mais dans ma vie, alors je lui ai pris ça », accepte-t-elle. Qu’en est-il de l’humour? « Je ne suis pas aussi drôle que ma mère », dit Sophie Calle. Le festival d’Avignon de 2012 comprenait une performance-marathon de Calle : une lecture de 30 heures des journaux intimes de sa mère durant 30 ans. Elle ne les avait pas vus auparavant et elle ne les a plus jamais lus. « Je savais que la seule façon de les lire était en public, dans une performance », dit-elle, « sinon mon cœur se serait arrêté ». Il y avait aussi une vidéo de 11 minutes, enregistrant les derniers moments de la vie de Monique. Sophie Calle dit à ceux qui en sont choqués: « Ils ne connaissaient pas ma mère. J’ai demandé à tous ceux qui étaient proches d’elle s’ils pensaient que c’était O.K. Tous ont dit qu’elle aurait aimé. Elle savait ce que je faisais. Elle m’a donné ses agendas, elle savait que la caméra était là. » Son père, Robert, médecin et ancien collectionneur d’art pop et conceptuel, n’a jamais eu besoin d’être convaincu. Pour Sophie Calle, sa carrière a été, dès le début, une manière « de faire quelque chose qu’il aimerait. J’ai regardé ce qu’il avait sur ses murs et j’ai fait ce qu’il voulait. » Ses parents se sont séparés quand elle était jeune ; elle vivait avec sa mère à Paris et voyait son père tous les dimanches. « Il était beaucoup plus sérieux – un travailleur acharné, pratique, réfléchi. Je ne sais même pas comment ils ont passé une journée ensemble. » Après le décès de Robert, à 94 ans, en 2014, Sophie Calle a été victime d’une crise cardiaque. « Pendant deux ans, j’étais sans idée. J’étais paralysée », dit-elle. Pour elle, il était logique que son travail se termine avec la mort de son père. « J’avais perdu mon œil », dit-elle. « Plus besoin de séduire qui que ce soit. Je pensais avoir accompli quelque chose. Ensuite, les idées ont commencé à revenir.

Ses amis

Après le départ de ses parents et une relation lointaine avec son frère Antoine, sa vie tourne désormais autour de ses amis. Elle en a beaucoup. « Sinon, je me sentirais très seule, dit-elle. On se demande ce qui manque à sa vie. « Les enfants, pour le bien », dit-elle. Elle ironise : « Je suis très heureuse que cela me manque. » Elle voit dans la volonté d’enfanter, chez les femmes, une forme de tyrannie. « Je déteste quand les gens sortent des photos de leurs enfants au dîner ! ». Elle répond alors à sa manière : en partageant des photos de son chat. Y a-t-il des enfants qu’elle aime?  » Quand ils ont 18 ans, rarement avant. »

Son travail

Bien que Sophie Calle travaille sur divers supports, elle privilégie les photographies avec des textes écrits dans un style précis et détaché, avec un humour déroutant. Certains de ses livres sont de petites œuvres d’art en soi. Son écriture fascine, ses photos moins. Cela a commencé à évoluer en 2010, lorsqu’elle a remporté le prix Hasselblad. Et elle fut sélectionnée pour le prix de la Deutsche Börse Photography Foundation en 2016, « My All », un petit portefeuille de cartes postales couvrant l’ensemble de son œuvre. En 2017, grande exposition aux USA à Fort Mason.  Compte tenu de la célébrité internationale et de la portée esthétique de Sophie Calle, il était étonnant qu’elle n’ait jamais eu une rétrospective de sa carrière. L’Amérique l’a, dans une certaine mesure, maintenue à distance. Peut-être trop cérébrale, avec un travail trop dépendant du texte. Et pourtant, son art souligne les dysfonctionnements de notre société, de l’intimité mise en scène de la télé-réalité à la fausse intimité des médias sociaux. Consciemment ou non, son influence est partout.

Les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ? Ils ne l’intéressent pas. « C’est marrant de ma part, qui est censée être si indiscrète et voyeuriste ». Mais, comme elle le fait remarquer, l’intimité de son travail est hautement contrôlée, même mise en scène ; quand elle parle de son chat, il ne s’agit pas de Sophie Calle, il s’agit d’écrire un bon texte ou de composer une image. Dans sa vie réelle, elle déclare : « Je ne réponds même pas aux demandes de magazines qui me demandent des listes de livres, de films ou de bars qui me plaisent- je n’ai jamais pensé que c’était intéressant. Je ne parle que de mon travail. »

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