8 July, 2020
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A un mois des municipales, où en est-on ?

Asymétrie femmes / hommes face au pouvoir politique

La première loi dite de parité (celle du 6 juin 2000) fête ses 20 ans… ! Elle oblige les partis, pour les scrutins de liste, à présenter 50% de candidats de chaque sexe en alternance (à une unité près). Après 20 ans de pratique d’un dispositif inédit – et qui n’a cessé de s’étoffer – il n’est pas inutile de s’interroger, à un mois des municipales des 15 et 22 mars 2020, sur le rapport des femmes à la politique et au pouvoir.

Les villes « vitrines de la parité »

Historiquement, les villes ont fait figure de « vitrines de la parité ». Depuis 2001, les élites municipales se sont féminisées à un rythme soutenu, sans équivalent dans l’histoire. Les chiffres en témoignent. Toutes communes confondues, la proportion de conseillères municipales s’est élevée de 21,7% en 1995 à 33% en 2001, 35% en 2008, pour bondir à 40% en 2014. Cette dynamique n’a pas épargné les exécutifs des villes. Amorcée en 2001, l’entrée des femmes dans les bureaux municipaux (soit, l’instance qui réunit le maire et ses adjoints) a réalisé un saut substantiel à partir de 2008 (grâce à la loi du 31 juillet 2007 qui impose la parité dans les bureaux exécutifs des villes de 3500 habitants et plus).

Les hommes au sommet de la pyramide des pouvoirs

Pourtant, l’examen de la pyramide des pouvoirs municipaux amène à relativiser le pouvoir acquis par les femmes. Car, plus on grimpe dans la hiérarchie des villes, plus leur part de raréfie : de 40% à la base, celle-ci passe à 37,8% parmi les seconds adjoints, pour chuter à 28,5% parmi les premiers adjoints et se raréfier à 16% parmi les maires. En outre, la proportion de femmes maires diminue avec la taille des villes. Parmi les maires des dix plus grandes villes de France, on compte deux femmes : Anne Hidalgo à Paris, Johanna Rolland à Nantes. Le même écrémage des femmes se retrouve au niveau intercommunautaire : les conseillers comptent 47% de femmes, les vice-présidents 20% les présidents 7,7%.

Les hommes gardent donc la haute main sur les présidences d’exécutif municipaux, exempts de toute contrainte paritaire, et qui concentrent l’essentiel des pouvoirs et des ressources.  Tout se passe même comme si l’existence du dispositif paritaire avait engendré une sorte d’effet pervers, renforçant la résistance des hommes sur leur dernier pré-carré. Le présidentialisme municipal, qui fait du maire l’homme-orchestre de la ville, est source d’influence considérable, ce d’autant plus que la fonction se cumulait souvent avec un mandat national ou une présidence d’intercommunalité. En outre la magistrature municipale est une voie royale pour entrer dans le collège des grands électeurs qui désignent le Sénat. Si les femmes se heurtent à l’indépassable « plafond de verre » des mairies, c’est bien parce que ces fonctions sont tout à la fois enjeu et tremplin de pouvoirs.

L’asymétrie femmes/hommes face au pouvoir est tout aussi perceptible dans les autres assemblées locales. Depuis 2015, les conseils départementaux sont strictement paritaires à la base (grâce à la loi de 2013, qui impose un binôme femme/homme dans chaque canton), mais les femmes ne sont que 34,7% parmi les 1ers vice-présidents et 9,9% parmi les présidents de département. La même raréfaction des femmes s’observe à mesure qu’on gravit la hiérarchie des régions : les conseillers en comprennent 47,8%, les 1ers vice-présidents 27,8% et les présidents 16,7%. Loin de niveler les différences d’accès aux lieux de pouvoir, les lois de parité n’ont rendu que plus visibles encore ces inégalités.

Considérons, enfin, l’Assemblée nationale, restée longtemps sanctuaire masculin du pouvoir républicain. Après les législatives de 2017, elle compte 39% de femmes (contre moins de 27% en 2012), faisant passer la France du 63e rang mondial au 16e quant à la part de députées. Le bureau de l’Assemblée nationale, pour la première fois paritaire en 2017, compte 41% de femmes aujourd’hui. En haut de la hiérarchie, une seule femme parmi les trois questeurs, deux parmi les six vice-présidents. On attendait l’élection d’une femme pour incarner la fonction de Président de l’Assemblée (4e personnage de l’Etat), en faire un symbole du pouvoir acquis par les femmes. Il n’en a rien été. La France fait presque figure d’anomalie en Europe : depuis 1945, aucune femme n’a jamais présidé aucune des deux chambres du Parlement.

Le pouvoir politique comme pouvoir sacré

Ainsi, en 2020, les hommes campent très majoritairement au sommet de la pyramide des pouvoirs locaux et nationaux. Et les femmes sont à la peine pour y parvenir, comme si une présomption d’illégitimité les empêchait d’accéder aux fonctions suprêmes. Pourquoi le partage du pouvoir entre les sexes reste-t-il en France plus inégalitaire qu’ailleurs ? Deux explications majeures s’imposent. Premièrement, les Françaises sont parties avec retard dans la compétition politique, ayant été parmi les dernières des Européennes à obtenir le droit d’éligibilité (et de vote), en 1944. Elles doivent donc combler un retard historique, capitaliser les ressources politiques nécessaires pour concourir avec succès aux fonctions suprêmes. Et être en situation de dépasser les pratiques confiscatoires, dont celle du cumul des mandats et fonctions dans l’espace et le temps, qui fondent la perpétuation du pouvoir masculin.

Mais, deuxièmement, l’emprise masculine renvoie au statut du politique en France. Le pouvoir politique y est encore considéré comme le premier des pouvoirs. Si la monarchie de droit divin a disparu, le pouvoir républicain, laïc, est toujours revêtu d’une part de sacré. Par-là, il paraît réservé aux hommes, et les femmes qui veulent s’en emparer sont vues, plus ou moins, comme des « usurpatrices ». La comparaison avec les pays scandinaves, où le pouvoir politique est perçu comme plus prosaïque, donne la mesure de l’exception française.

Y aura-t-il plus de femmes maires en mars 2020 ?

Tout dépendra, comme toujours, de la proportion de femmes désignées têtes de liste. Deux facteurs au moins laissent penser qu’elle pourrait dépasser le seuil très bas de 2014, soit 17%. D’une part, la loi du 14 février 2014 interdit désormais le cumul parlementaire/maire. Avec la disparition des « grands féodaux » qu’étaient les députés-maires et les sénateurs-maires, l’accès à la fonction de maire sera plus démocratique. Les femmes pourraient bénéficier de la disparition de ces pratiques monopolistiques et être plus souvent choisies par les partis pour diriger les listes. D’autre part, la poussée des Verts enregistrée dans les sondages, parti pionnier en matière de féminisme, pourrait entraîner, de ce côté de l’échiquier, une féminisation des têtes de liste. On sait déjà que dans quatre grandes villes, Montpellier, Perpignan, Besançon, Le Mans, ce sont des femmes qui dirigent les listes Europe-Ecologie-Les Verts. Enfin, fait assez rare pour être signalé : à Nantes, toutes les têtes de liste sont des femmes… ! Autant d’indices de changements à venir.

Mariette Sineau, Politologue CNRS/Sciences Po, a notamment publié Femmes et pouvoirs sousla Cinquième République (Presses de Sciences Po)

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