7 July, 2020
HomeTribunesÀ toutes les femmes qui refusent le terme de « féministes » car elles le trouvent trop agressif

À toutes les femmes qui refusent le terme de « féministes » car elles le trouvent trop agressif

Sortir de cette indifférence qui fait que nous « reproduisons » toujours et encore les mêmes comportements

Les années passent et l’égalité femmes-hommes progresse « à pas de fourmi », malgré les lois, les dispositifs juridiques, les bonnes volontés affichées. Pour lutter contre des siècles de conditionnement, il faut que les hommes comme les femmes assument d’ « être féministes », ensemble.

Au regard de mon expériences et de nombreux témoignages partagés, je pense qu’on ne nait pas féministe mais qu’on le devient … souvent sur le tard, un peu trop tard !

En effet, nous sommes nombreuses à avoir grandi, évolué personnellement et professionnellement, sans nous poser la question de l’égalité femmes-hommes. Cette (in)égalité reste pendant longtemps ignorée, un non-dit, un impensé de nos vies … jusqu’au jour où …

Jusqu’au jour où on voit un collègue homme être promu sans avoir notre compétence ; jusqu’au jour où notre meilleure amie qui a arrêté de travailler pour élever ses enfants est « larguée » par son mari qui a pu, grâce à ce soutien connaître un parcours professionnel éblouissant ; jusqu’au jour où on entend tous les témoignages portés par le hashtag #MeToo ; jusqu’au jour où on voit ce qui nous entoure un peu différemment et qu’on se met à interroger  la « normalité » de son monde pourtant bien établi.

On parcourt alors les musées en se demandant s’il faut être un homme pour être un artiste reconnu, on examine les gravures des grands leaders historiques et on ne voit aucune « leadeuse », on admire des chefs d’orchestre, des chefs d’entreprise, des chefs en cuisine, des chefs de bande … en s‘interrogeant sur l’existence possible du mot « cheffe ». On est perplexe sur les accords grammaticaux qui font que le « masculin » l’emporte sur « le féminin » même s’il y a un seul garçon parmi 1000 filles.

On se renseigne aussi sur l’arsenal juridique et on découvre que la première loi en France sur l’égalité salariale date de 1972 soit … 48 ans !!! Presque quinqua ! alors que les chiffres démontrent inlassablement que l’écart salarial « à carrières égales » stagne entre 12 et 18 % selon les paramètres choisis.

On découvre alors un monde qui se réduit pour beaucoup de femmes à une « maison de verre ». Officiellement, en France, la petite fille nait parfaitement égale en droit à un petit garçon, l’horizon des possibles est le même … officiellement …. Car, de façon invisible, implicite, subreptice, se met en place le fameux plafond de de verre, comme des parois de verre, qui font que l’espace se réduit pour la petite fille.

Vous ne me croyez pas ? J’exagère ?

NON.

Toutes les études montrent que, dès le plus jeune âge, il est donné aux petits garçons une confiance en soi, une légitimité, que la petite fille aura, elle, à conquérir.

Des exemples : les parents réagissent avec plus d’acuité aux pleurs des bébés garçons ; les jeux des petits garçons les amènent à occuper tout l’espace dans la cour de récréation alors que les petites filles sont confinées aux marges ; les maîtres(tresses) d’école proposent aux petites filles de résumer la leçon d’hier et aux petits garçons d’exposer des travaux d’imagination ; les parents conseillent à leur grande fille des études et des métiers « plus sûrs, plus stables, moins engagés » alors qu’ils poussent leurs fils à « se battre », les jeunes femmes attendent d’être compétentes pour demander une promotion alors que les jeunes hommes avancent dans la vie ; les jeunes femmes ne négocient pas leur salaire avec le même acharnement, elles adoptent le temps partiel pour élever leurs enfants qui les mettra ensuite « hors jeux » pour les promotions, elles acceptent la double vie avec à leur charge 72 % des tâches ménagères ….  En 2020, en France, il s’agit rarement d’une inégalité brutale mais plutôt d’un conditionnement, doux et inconscient.

Le temps passe et il est alors tard pour comprendre ce qui s’est joué, sans nous les femmes, alors que nous étions tellement occupées à gérer notre vie personnelle, notre vie familiale et notre vie professionnelle … et tout le reste !

J’ai vu trop de jeunes femmes, diplômées, brillantes qui, dès le début de leur vie professionnelle, ne cherchent pas à s’imposer, comme dans une soumission « librement consentie ». Elles semblent penser : « Où est le problème ? ». « Nos mères (ou plutôt nos grands-mères) ont fait le travail pour nous ! être féministe ? Trop vieux jeu, trop agressif, trop « contre » les hommes … »

Elles ont tort car les lignes de l’inégalité femmes-hommes ne bougent que très peu, et très lentement.

Elles ont raison aussi car « être féministes » ne devrait pas être réservé aux femmes.

Tous les exemples que j’ai pu décrire ici doivent interroger les hommes comme les femmes. Car cette construction de l’égalité ne peut se faire sans eux. Quand on leur pose la question de ce qu’ils souhaitent pour leur fille, leur femme, leur sœur, leur mère, cette égalité devient alors une évidence.

Il faut sortir de cette indifférence qui fait que nous « reproduisons » toujours et encore les mêmes gestes, les mêmes comportements, les mêmes rapports hommes-femmes …

Si le mot « féministe » peut être perçu comme agressif admettons que c’est un (petit) mal nécessaire pour nous obliger à prendre un peu de recul, ne pas « donner du temps au temps » et faire que cette égalité si nécessaire ne prenne des siècles encore.

Isabelle Barth, directrice de la recherche à INSEEC U. et directrice générale de l’INSECC Grande Ecole

Docteure en sciences de gestion, professeure des Universités, chercheuse en management, manager depuis des années, mère de 6 enfants. Ses recherches sont centrées depuis des années sur la lutte contre les discriminations, le management de la diversité, le leadership inclusif.

Page linkedin : https://www.linkedin.com/in/isabellebarth/?originalSubdomain=fr

Tweeter : @Isabelle_Barth

Site : https://isabelle-barth.fr/biographie/

Share